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Faustus, the last night de Pascal Dusapin : Méphisto fêlé?

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Lyon. Opéra. 12-III-06. Pascal Dusapin (né en 1955) : Faustus, the last night, opéra en une nuit et onze numéros sur un livret du compositeur, d’après La Tragique Histoire du Docteur Faust de Christopher Marlowe. Mise en scène : Peter Mussbach. Décors : Michael Elmgreen et Ingar Dragset. Costumes : Andrea Schmidt-Futterer. Eclairages : Sven Hogrefe. Live electronics : Thierry Coduys-La Kitchen. Dramaturgie : Ilka Seifert. Avec : Georg Nigl, Faustus ; Urban Malmberg, Méphistophélès ; Robert Wörle, Sly ; Jaco Huijpen, Togod ; Caroline Stein, L’Ange. Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Jonathan Stockhammer

Point fort de la biennale Musiques en scène, la création française de l’ouvrage a bénéficié d’une couverture médiatique importante, voire surabondante, tant les articles ont fleuri comme les primevères au printemps, dans les gazettes locales et les grands quotidiens nationaux. Le compositeur, que l’on dit volontiers taciturne, a accordé lui-même plusieurs interviews, très éclairantes pour le spectateur se préparant à découvrir cette nouvelle variation sur le thème de Faust. A cet engouement médiatique, s’est ajouté une mobilisation exceptionnelle du public lyonnais, qui, depuis les créations de Philippe Bœsmans (Conte d’hiver), Peter Eötvös (Les trois sœurs) et Michael Levinas (Les nègres), témoigne d’un vif intérêt pour la musique contemporaine. Tout était donc réuni pour faire de la création française de Faustus, the last night, un grand moment d’opéra, et un nouveau trophée à ajouter au prestigieux tableau de chasse de l’institution lyonnaise.

Librement inspiré de la nouvelle de Christophe Marlowe, La Tragique Histoire du Docteur Faust, le livret rédigé par Dusapin en personne a quelque peu dérouté les spectateurs. Il se compose d’un long dialogue opposant Faust et Méphisto, rejoints ponctuellement par trois personnages, un ange portant le fardeau du monde, un olibrius chic et cynique, tout droit sorti d’une pièce de Beckett, et un pochetron à la bedaine Falstaffienne. Souvent hermétique, ce livret bruit avant tout d’interrogations philosophiques et métaphysiques : dévoré par le désir de savoir, Faustus harcèle Méphisto afin que ce dernier lui donne des réponses à ses questions. C’est un monomaniaque obsédé par la « Lumière », un illuminé en quête du pouvoir absolu mais impuissant face à la fuite du temps, qui menace son existence même. On a beaucoup loué, et à juste titre, la beauté du décor unique de Michael Elmgreen et d’Ingar Dragset représentant un cadran d’horloge incliné et balayé, du crépuscule à l’aube, par les superbes éclairages de Sven Hogrefe. S’accrochant, en vain, aux aiguilles mobiles qui marquent l’écoulement du temps, les personnages, Faust en tête, tentent vainement d’empêcher l’avènement, inexorable, du jour. Tout en visions oniriques, tour à tour baigné de bleu et écrasé par la clarté aveuglante d’une « Lumière » qui ne dit pas son nom, le spectacle est une superbe réussite. Et l’on remercie bien volontiers le metteur en scène, , d’avoir insufflé humour et poésie naïve à ce petit monde rongé par la désespérance (les facéties du robot-ménager, l’apparition des deux lapins en peluche… ).

Ce projet d’écrire un opéra sur Faust, le portait en lui depuis le début des années 90. Dans le passionnant entretien qu’il a accordé à Xavier Lacavalerie, pour Télérama, le compositeur évoque le moment où il s’est enfin décidé à passer à l’acte : « Quand j’étais plongé dans l’écriture de mon opéra précédent, Perelà, l’homme de fumée, je me suis rendu compte que mon personnage principal, le Perelà en question, représentait un double exactement inverse du fameux docteur Faust, celui du mythe, c’est-à-dire celui de Marlowe et de Gœthe, popularisé à l’opéra par Berlioz et Gounod (… ) Perelà est un homme qui a tout -beauté, séduction, pouvoir : la grâce à l’état pur et qui ne veut rien (… ) Faust c’est exactement le contraire : un vieillard disgracieux et frustré, au crépuscule de son existence, qui n’a rien et qui voudrait tout. Et qui est prêt à tout pour en finir, même à vendre son âme au diable ». Le journaliste s’étonne, légitimement, qu’il n’ait pas retenu cet aspect de la légende, ce à quoi il répond que « cette histoire (… ) a quelque chose d’un peu puéril et ridicule aujourd’hui. J’ai actualisé le mythe (… ) Mon Faust est donc moderne. C’est un cerveau dominateur, rationnel et méthodique, mais complètement fou (… ) En fait, il pourrait ressembler à un grand chef d’entreprise comme Bill Gates, ou à un homme d’état comme Vladimir Poutine, George Bush. Ou quelqu’un du genre de Ben Laden, animé par un désir de toute puissance et sans états d’âme, persuadé de la légitimité de ses actes et rêvant de plier le monde à sa volonté. En tout cas une personne absolument antipathique qui représente tout ce qui me déplaît fondamentalement chez l’être humain : l’arrogance, la fatuité, l’ambition, la fascination mais aussi la peur du pouvoir ». Faustus, personnage de notre temps, alors?

Parfois un peu âpre (les oreilles peu rompues à l’atonalité en auront été pour leurs frais… ), la musique de Dusapin séduit par l’extrême diversité de son langage, un lyrisme constant malgré la sécheresse apparente de l’écriture, la qualité et l’originalité de la partie vocale. Profuse en atmosphères, parfaitement en phase avec l’action, elle déploie un spectre expressif remarquablement large, qui met en valeur tous les instruments de l’orchestre. Sous la baguette souple et intelligente de , la formation lyonnaise sonne admirablement, capable de sonorités fuligineuses comme de grondements telluriques (magnifiques cuivres et percussions), de crissements lancinants (violons) comme de chuintements de douceur (violoncelles). Tous impressionnants de présence scénique, les chanteurs se jouent avec brio des chausse-trappes d’une partition luxuriante. Citons le soprano céleste de , ange à transfigurer la plus obscure des nuits, le Faustus vocalement inouï de sans oublier le Méphisto, impérial de projection et d’autorité, d’.

Faustus, the last night se termine alors que les premières lueurs de l’aube caressent les visages fatigués de Faustus et de Méphistophélès. Petit à petit, le flux musical se fluidifie, et se fond, mezza voce, puis pianissimo, dans le silence. Accablante défaite des Hommes. Car, Ici, « c’est la fin de tout. Dans sa démence, Faust n’a semé que des ruines. Qui plus est, il a tout oublié et se tient prêt à recommencer. La dernière nuit est donc le dernier jour, mais pire encore : une apocalypse. Mon idée était qu’il ne pouvait plus jamais y avoir de matins » ().

Crédit photographique : (c) Alain Franchella / Bertrand Stofleth

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Lyon. Opéra. 12-III-06. Pascal Dusapin (né en 1955) : Faustus, the last night, opéra en une nuit et onze numéros sur un livret du compositeur, d’après La Tragique Histoire du Docteur Faust de Christopher Marlowe. Mise en scène : Peter Mussbach. Décors : Michael Elmgreen et Ingar Dragset. Costumes : Andrea Schmidt-Futterer. Eclairages : Sven Hogrefe. Live electronics : Thierry Coduys-La Kitchen. Dramaturgie : Ilka Seifert. Avec : Georg Nigl, Faustus ; Urban Malmberg, Méphistophélès ; Robert Wörle, Sly ; Jaco Huijpen, Togod ; Caroline Stein, L’Ange. Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Jonathan Stockhammer

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