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Sans l’âme de la femme fatale

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Québec. 13-V-06. Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec. Georges Bizet : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret de Ludovic Halévy et Henri Meilhac. Mise en scène : Louise Marleau ; décors et costumes : Michel Robidas ; lumières : Marc Parent ; chorégraphie, Harold Rhéaume. Avec : Nora Sourouzian, Carmen ; Gustavo Lopez Manzitti, Don José ; Olivier Laquerre, Escamillo ; Nathalie Paulin, Micaëla ; Bernard Levasseur, Moralès ; Marc Belleau, Zuniga ; Karin Côté, Frasquita ; Julie Boulianne, Mercédès ; Étienne Dupuis, le Dancaïre ; Hugues Saint-Gelais, le Remendado. Chœur de l’Opéra de Québec (chef de chœur : Réal Toupin), Orchestre Symphonique de Québec, direction : Willie Anthony Waters.

Carmen

Afin de souligner le centenaire de la naissance de Raoul Jobin, l’Opéra de Québec a dédié la production de Carmen à la mémoire de l’un des ténors les plus illustres du XXe siècle. Il est vrai que le monde lyrique reconnaît les qualités uniques du grand artiste québécois. Malheureusement, on est en droit de se demander si celui-ci n’a pas eu quelques soubresauts d’outre-tombe, lors de la première. Un décor d’une couleur cadavérique donnait dans la froideur ; des chœurs statiques, mortuaires qui semblaient entonner un De Profondis au lieu de s’engager en plein soleil ; une mise en scène indigne d’un sujet de sang et plus souvent qu’autrement inexistante ; une direction d’acteurs laissés à eux-mêmes qui ne savent que faire sur scène sinon s’embêter et dont la psychologie est rendue rudimentaire par tant d’indigence ; enfin, une molle chorégraphie d’une ambiance glauque : voilà qui résume la soirée de première, samedi 13 mai au Grand Théâtre de Québec. Nous avions quelques réticences lors de la première mise en scène de Louise Marleau avec sa Manon de Jules Massenet, il y a deux ans. Le doute n’est plus permis. Nos appréhensions sont confirmées : la plupart du temps, Louise Marleau, pourtant artiste sensible et aguerrie sur les planches des théâtres, a bien du mal à saisir l’essentiel dans les coulisses du théâtre lyrique et ses exigences particulières. Il serait salutaire pour elle comme pour les aficionados, que quelqu’un la renseigne sur le métier qu’elle tente d’exercer maladroitement.

En premier lieu, tous et toutes vêtus de noir, munis d’un parapluie, déambulent en véritables marionnettes téléguidées qui ne rajoutent strictement rien à la pièce. Des soldats logés à l’enseigne d’une escabelle, une Micaëla vêtue de noir même si le texte fait référence à la jupe bleue et aux nattes blondes. Une cloche qu’on n’entend guère à l’arrivée des cigarières qui ne fument pas, – loi anti-tabac oblige – mais toutes embaumées du nuage poudreux d’un caveau. On coupe l’air de la garde montante, sans le chœur des enfants, on charcute un peu partout dans la partition pour respecter la durée d’un spectacle habituel. Pendant l’arrestation de Carmen, la scène est inexplicablement vide, Manuelita tenue par deux soldats est plus provocante que Carmen, celle-ci, accompagnée par Don José, parade de manière artificielle et libre comme l’air. La rixe entre Zuniga et Don José est exécutée maladroitement et le duel entre ce dernier et Escamillo au troisième acte, nous transporte dans une scène clownesque d’Offenbach avec le trébuchement du toréador, d’une gaucherie d’un pitre, dans les fleurs du tapis. On comprendra la déception constante d’une telle mise en scène, – sauf la scène avec un lit à l’étage qui est originale – sans que les décors de Michel Robidas gomment les maladresses, que la chorégraphie d’Harold Rhéaume donne une certaine coloration ou encore que les combats déréglés de Huy Phong Doan redressent un tant soit peu ce qui reste bancal. Le seul mérite des costumes sera de servir pour d’autres productions. Le pragmatisme comme le progrès n’a pas de limite.

On charcute la partition, il est inconcevable de nous priver de la partie centrale de l’entracte empanaché du quatrième acte, avec l’arrivée intempestive d’Escamillo pour aboutir promptement au duo final de la mort. Les spectateurs rassemblés sur des gradins regardent sans broncher la scène finale où se déroule l’action. Les tempi à l’orchestre ne sont pas toujours respectés. Au deuxième acte, «Les tringles des sistres tintaient» est pris beaucoup trop lentement pour culminer dans un paroxysme grotesque.

De plus, on aurait pu se servir des textes de liaison, supérieurs aux récitatifs de Guiraud. L’Opéra de Québec pouvait se le permette, étant donné que la plupart des chanteurs sont francophones. Du côté des voix, les femmes sont nettement supérieures, à l’exception d’Escamillo d’, qui a de la noblesse et campe un toréador donjuanesque. La voix est excellente, la diction est claire et le rôle est fort bien tenu malgré quelques maladresses scéniques. La Micaëla de , belle voix de soprano dont on perçoit les limites dans l’air du troisième acte, «Des contrebandiers, voici le refuge ordinaire … Je dis que rien ne m’épouvante», a certes une voix séduisante mais son air reste de glace. Son duo avec Don José au premier acte passe beaucoup mieux. Les rôles de Frasquita de Karin Côté et Mercédès de sont bien menés et leurs voix de soprano et mezzo sont agréables. De plus, ces charmantes femmes savent bouger sur scène. Heureusement, la Carmen de la jeune mezzo , sans être la révélation de la soirée, donne vie au personnage. Certes, il lui reste à peaufiner le rôle, mais elle deviendra une authentique Carmen dans toute sa splendeur, dans la mesure où on lui donne l’espace vital pour se mouvoir. Par contre, le Don José de Gustavo Lopez Manzitti, vocalement inapproprié dans cet emploi, a une prononciation laborieuse, on se voit transporté au plus profond de l’opéra vériste «La fleur que tu m’avais jetée» avec des coups de gueule intempestifs, et scéniquement le ténor est nul. C’est un boulet sur scène, traîné du début à la fin. On en vient à se demander pour quelle raison une femme telle que Carmen, qui en a vu d’autres, jette son dévolu sur un être autant inutile qu’encombrant, mais nous savons que l’amour rend aveugle. Nous avons connu des Don José plus fougueux et mieux inspiré. Aucun délire amoureux ne semble hanter le personnage. Passons sur un Moralès, faible vocalement et peu audible de Bernard Levasseur et le Zuniga de Marc Belleau, vocalement en méforme. Enfin, un peu de fraîcheur avec le Dancaïre d’ et le Remendado d’. C’est enfin du bon théâtre et nous sommes heureux de les retrouver.

Nous avons quelques réticences sur la battue du chef d’orchestre Willie Anthony Waters, avec ses choix de tempi saugrenus, mais il est à son meilleur lorsqu’il se laisse diriger par l’, dont la palette est souvent colorée.

En résumé, pas une Carmen excessive, sexuelle à souhait mais une femme ordinaire, plus cigarière que contrebandière, normalement extravertie.

Crédits photographiques : © Opéra de Québec

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Québec. 13-V-06. Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec. Georges Bizet : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret de Ludovic Halévy et Henri Meilhac. Mise en scène : Louise Marleau ; décors et costumes : Michel Robidas ; lumières : Marc Parent ; chorégraphie, Harold Rhéaume. Avec : Nora Sourouzian, Carmen ; Gustavo Lopez Manzitti, Don José ; Olivier Laquerre, Escamillo ; Nathalie Paulin, Micaëla ; Bernard Levasseur, Moralès ; Marc Belleau, Zuniga ; Karin Côté, Frasquita ; Julie Boulianne, Mercédès ; Étienne Dupuis, le Dancaïre ; Hugues Saint-Gelais, le Remendado. Chœur de l’Opéra de Québec (chef de chœur : Réal Toupin), Orchestre Symphonique de Québec, direction : Willie Anthony Waters.

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