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L’Enlèvement en Irak

La Scène, Opéra, Opéras

Berne. Stadttheater. 9-IX-06. Wolfgang Amadeus Mozart (1858-1791)  : Die Entführung aus dem Serail, Singspiel en 3 actes sur un livret de Gottlieb Stephanie. Mise en scène : Eike Gramms ; Décors et costumes : Christoph Wagenknecht ; Lumières : Jacques Battocletti. Avec : Daniel Ludwig, Pacha Selim ; Sirkka Lampimäki, Blondchen ; Vilislava Gospodinova, Constance ; Andreas Scheidegger, Belmonte ; Michael Nowak, Pedrillo ; Günter Missenhardt, Osmin. Chœur de l’Opéra de Berne (chef de chœur : Lech-Rudolf Gorywoda), Berner Symphonieorchester, direction : Srboljub Dinić.

L’enlèvement au Sérail

Il faut qu’un spectacle se profile comme une référence pour que le public s’y presse pour le revoir à une année de distance. C’est le cas de l’extraordinaire Enlèvement au sérail de Mozart présenté au Stadttheater de Berne. Son directeur prend parfois la veste de metteur en scène pour une ou deux productions par année. Même s’il se borne à offrir des spectacles qui racontent ce qui est dans le livret, cette règle n’empêche pas l’audace chez ce poète de la scène. Dans son Entführung aus dem Serail, il réussit le tour de force de rendre limpide une histoire racontée et dialoguée dans des langues que le spectateur n’a aucunement besoin ni de connaître ni de comprendre. Réunissant communément les chanteurs dans la langue de Gœthe dans les seules parties chantées, Constance dialogue en espagnol, tout comme Belmonte et Pedrillo, alors que Blonde parle en anglais. Si l’an dernier tout ce beau monde était détenu par des Talibans, dans cette reprise, c’est dans les montagnes iraquiennes que nos malheureux héros sont retenus. Prisonniers qu’ils sont d’un Pacha Selim, lettré arabe flanqué de son garde-chiourme Osmin, arabe lui aussi. Bien naturellement, ces deux parlent la langue de Mahomet. Seule, l’érudition du pacha lui permet de communiquer avec ses « hôtes » dans leur idiome. Cet embrouillamini linguistique pourrait amener la plus grande confusion chez le spectateur si la mise en scène et la direction d’acteurs n’était si clairement exprimée. Au point que mêmes les surtitres ont été supprimés !

Le rideau ouvert laisse voir un plateau caillouteux traversé par une conduite d’eau rouillée. Au loin, des montagnes reçoivent les derniers rayons de soleil de la journée pendant que monte une brume légère. Sur une colline avoisinante, une jeep gravit un chemin. Soudain, un sac de montagne jeté par-dessus un petit muret de pierres précède l’arrivée d’un personnage visiblement exténué par son ascension. C’est Belmonte en montagnard. Il enlève ses lunettes de soleil, contemple quelques instants le paysage qui s’offre à lui. L’ouverture se termine.

Entonnant alors son « Hier soll ich dich denn sehen », il aura suffit de trois notes au ténor bernois Andreas Scheidegger (Belmonte) pour créer un climat d’intense émotion. D’emblée, il s’approprie la salle. Habité d’un timbre rare et d’une aisance déconcertante, dépouillé de cette féminité souvent accrochée aux ténors mozartiens, colorée d’un parfait legato, d’une diction sans reproche, soignant le phrasé à l’extrême, le ténor délivre le véritable message de l’opéra : l’émotion et le rêve. Andreas Scheidegger est l’émotion et le rêve. Tout en lui est naturel, son chant, son théâtre, son regard, son geste. Ainsi, en à peine quelques minutes, son charme opère. Son extraordinaire charisme envahit un théâtre qu’il fait sien. Mozart est en lui.

Une motivation sensible pour que se surpassent les autres protagonistes. A commencer par sa compagne de scène, (Constance) qui, après un premier air un peu hésitant (le trac?) se retrouve pour finalement camper un personnage plein de tendresse et de noblesse. Une voix superbement placée, une technique impeccable et une exceptionnelle façon de vocaliser permettent à la soprano bulgare d’envoyer un étourdissant «Matern aller Arten».

Si le ténor et la soprano sont les deux nouveaux venus de cette reprise, on n’attendait qu’une simple confirmation des protagonistes déjà en scène dès les premières représentations de mai 2005. Est-ce de les avoir chantée maintes et maintes fois ou la présence électrisantes des nouveaux arrivés, reste que leur prestation d’aujourd’hui est de loin supérieure à celle de l’an passé. A l’exception de (Osmin) qui tend à faire un peu trop confiance à sa grande expérience de la scène et manque souvent de précision dans son chant, les autres acteurs sont transcendés. Ainsi l’extraordinaire sens du comique de la soprano (Blondchen) déchaîne l’hilarité. L’Anglaise promenant la blondeur de ses cheveux et la blancheur de sa peau couverte de coups de soleil (magnifique maquillage) terrorise Osmin, se fâche à l’envi tout en conservant la projection d’un chant de grande qualité. Son compagnon (Pedrillo) laisse éclater une puissance vocale qu’on ne lui avait pas connue lors des premières représentations, offrant à son personnage une formidable maturité. Acteur de grande classe, (Pacha Selim) est un superbe chef de guerre. S’emportant contre ses sujets, il sait tout autant se couler dans un touchant romantisme en présence de Constance.

Dans la fosse, le Berner Symphonie-Orchester brille aux ordres d’un à la baguette attentive à ses chanteurs. Une belle soirée où parmi les spectateurs, comme l’an dernier, la mezzo-soprano Agnes Baltsa ne cachait pas sa satisfaction.

Prochaines représentations : les 23 et 25 septembre et les 1er et 7 octobre 2006

Crédits photographiques : © StadttheaterBern 2005

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