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Roberto Alagna : Fidèle ou infidèle ?

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Paris. Salle Pleyel. 17-IX-2006. David et Frédérico Alagna : Poésies non choisies ; Domenico Scarlatti, (1685-1750), Giovanni Bononcini (1670-1747), Alessandro Stradella (1639-1682) Arie antiche. Roberto Alagna, ténor ; Thierry Frémont, comédien ; Jeff Cohen, piano.

L’agréable, avec , c’est sa foncière inaptitude à la médiocrité. Aussi incapable de quitter la sphère d’excellence où il évolue depuis vingt ans que tant d’autres de s’y hisser, cet homme a tout pour faire le désespoir de ses éventuels détracteurs. De ce point de vue, le surprenant concert par quoi il fermait, dimanche soir, les festivités inaugurales de la nouvelle salle Pleyel aura conforté dans leurs certitudes ceux qui, à l’instar de l’auteur de ces lignes, entendent et voient en lui le grand ténor de notre temps.

Pourquoi le dissimuler ? le programme de ce concert particulier était pourtant de nature à susciter la perplexité des auditeurs plus qu’à provoquer leur enthousiasme, son but n’étant pas, à l’évidence, de déchaîner l’ordinaire ruée des amoureux du bel canto puisque l’essentiel en était constitué par des mélodies françaises dues à la plume inspirée de David et Frédérico, frères du héros de la soirée.

Devant un public d’emblée subjugué par l’incomparable beauté de son timbre, Alagna enchaîna donc diverses miniatures mélodiques d’une saveur inédite. Pour mieux préparer l’auditoire, chaque exécution était précédée d’une lecture du poème par le comédien Thierry Frémont, malheureusement assez peu audible. De cette confrontation directe du verbal et du musical, naissait ainsi un curieux effet-rebond mettant l’auditeur mieux à même d’apprécier l’essence purement sonore de la vêture instrumentale et vocale des mots. À titre d’exemple, le triste joyau de Victor Hugo (1802-1885), Demain, dès l’aube, se glissait à l’assaut de la grande salle telle une puissante vague lyrique épurée de tout pathos larmoyant, opportune occasion pour l’artiste de révéler la surprenante richesse de son registre expressif. À l’autre extrémité du spectre lyrique, Sensation d’Arthur Rimbaud (1854-1891), plus ancienne poésie connue du génie de Charleville, se parait d’accents peignant toute l’attente éperdue de l’adolescent déjà nostalgique de son enfance perdue, mais aussi l’inquiétude de son âme incandescente et de son cœur empli de sombres désirs aux inavouables objets.

Ailleurs, c’est par le filtre d’harmonies savoureuses troublant la fausse simplicité de la mélodie que la diaprure musicale de L’heure exquise (« La lune blanche luit dans les bois »), de Mon rêve familier (« Je fais parfois ce rêve étrange ») ou de Chanson d’automne (« Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur ») de Paul Verlaine (1844-1896), œuvrait à traduire l’intraduisible message caché sous les mots par le poète sulfureux. Si donc la poésie de la seconde moitié du XIXe siècle sollicitait la verve heureuse de nos deux compositeurs – qui restent d’une exemplaire discrétion sur la nature de leur collaboration -, c’est avec le même bonheur qu’étaient explorées les voies d’un romantisme plus précoce grâce à L’Andalouse (« Avez-vous vu, dans Barcelone / Une Andalouse au sein bruni ? ») d’Alfred de Musset (1810-1857), caractérisée par la vigueur colorée d’une ligne mélodique en perpétuel mouvement, ardente, mais n’aliénant rien de cette élégance un peu distante qui caractérise toute la production élégiaque de l’auteur des Nuits.

Certes, le problème de l’invention musicale reste ici posé (depuis quelques années, la question hante toutes les consciences musicales, de la musique qui serait « de notre temps » !), mais ce recueil des frères du grand interprète – dont le timbre à lui seul pouvait tout sauver – vaut par de rares et indiscutables qualités : une prosodie impeccable appliquée à la langue de poètes majeurs (L’Automne d’Alphonse de Lamartine – 1790-1869 – au même titre que Plus ne suis de – 1497-1544), un phrasé accompli, une distinction mélodique et une délicatesse harmonique ne le cédant en rien aux vertus littéraires des textes choisis, l’unité organique de chacune des pièces.

Le reste du récital faisait appel à des compositeurs italiens ne figurant pas au sommet de l’univers lyrique, à l’image de , (O cessate di piagarmi !), de (Per la gloria d’adorarvi) ou d’Alessandro Stradella (Pietà Signore). Cette dernière pièce est l’une des rares à perpétuer aujourd’hui la mémoire de son auteur. Pratiquant avec le même bonheur les genres religieux, lyriques et instrumentaux, novateur à qui l’on doit pour une part la naissance du concerto grosso, le bel Alessandro mena joyeuse vie, entre indélicatesses financières et affaires de mœurs, jusqu’à son assassinat sur ordre d’un mari fâcheusement ulcéré. Sans doute fallait-il un tel homme pour produire une si vertueuse prière ! L’interprétation d’Alagna devait d’ailleurs lui conférer une couleur d’apothéose par sa flamboyante éloquence.

C’est peut-être pour avoir un instant inquiété ses fidèles avec la plaisante Chanson de l’Adieu d’Edmond Haraucourt (1856-1941) et Francesco Paolo Tosti (1846-1916) que le divo plaça ses quatre bis (dont une introuvable chanson sicilienne contant le drame d’un âne musicien !) sous le sceau de la gaîté, de la bonne humeur et de la simplicité, pour le plus vif plaisir d’un public enchanté, conquis, charmé par ce grand artiste doublé d’un grand homme de théâtre.

Crédit photographique : © Simon Fowler

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Paris. Salle Pleyel. 17-IX-2006. David et Frédérico Alagna : Poésies non choisies ; Domenico Scarlatti, (1685-1750), Giovanni Bononcini (1670-1747), Alessandro Stradella (1639-1682) Arie antiche. Roberto Alagna, ténor ; Thierry Frémont, comédien ; Jeff Cohen, piano.

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