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Ludovic Tézier, dans la grande tradition des barytons français

Il est sans conteste le plus prestigieux héritier de la grande tradition des barytons français. A l’occasion des représentations de Lucia di Lammermor à l’Opéra-Bastille, a accepté, avec un humour tout à froid, de répondre aux questions de ResMusica.

« Je pensais que j’étais ténor. Je me suis trompé. »

ResMusica : Vous avez donné de nombreuses interviews, que ce soit sur Internet ou dans la presse papier, grâce auxquelles les lecteurs commencent à bien connaître votre histoire de l’apprentissage de la musique, venant d’une famille mélomane, et votre envie première de devenir ténor.

 : Oui, je pensais que j’étais ténor. Je me suis trompé. Ça m’arrive régulièrement, mais là, j’avais vraiment tout faux !

RM : Et vous voici finalement devenu (ou du moins c’est mon opinion) le plus grand baryton français de votre génération ?

LT : Je vous remercie. C’est aussi ce que pensent beaucoup de gens. Mais il faut en être digne, et ça rend le travail plus difficile tous les soirs.

RM : Parce qu’il faut être à la hauteur de soi-même ?

LT : Non justement, parce qu’on est à la hauteur de soi-même tous les jours en donnant à chaque représentation le meilleur de ce qu’on peut donner. Il faut être à la hauteur de ce que le public projette sur vous, d’une part, et puis être à la hauteur de ma génération, parce que si je suis vraiment le meilleur mais que je suis mauvais, ça veut dire que les autres sont vraiment nuls, et là c’est dramatique, je plante tout le métier !

Blague à part, avoir cette réputation, et quand des gens commencent à acheter des billets d’opéra sur votre seul nom, est une sacré responsabilité. Ce sont des places qui coûtent cher et tout le monde n’est pas fortuné au point de jeter l’argent par les fenêtres pour quelqu’un qui n’en vaut pas le prix. Il y a bien sûr des soirs où on est plus ou moins en forme, mais grosso modo sur une période, il faut tenir une qualité qui corresponde à l’attente du public, à ce qu’il lit dans les journaux…ou les interviews !

Il faut aussi penser que certains rôles nécessitent des mois de préparations, il m’a fallu un an de travail rien que pour Eugène Onéguine, et si le jour de la première, surtout pour une prise de rôle, on a un chat dans la gorge, on gâche des mois de travail. C’est la course ratée, celle pour laquelle on s’est entraîné toute l’année et qu’on ne gagne pas.

RM : Vous n’avez pourtant jamais eu de professeur baryton ? Il ne vous est jamais venu l’envie de prendre des conseils, ou des cours, auprès de très grands de l’ancienne génération ?

LT : Des conseils, oui, mais pas des cours. Ce n’est pas tout à fait pareil. On reçoit des conseils de collègues, mais dans les cours, il y a une relation de sujétion qui me gêne. Entendre un professeur dire c’est MON élève me dérange. On n’est l’élève de personne, on travaille avec quelqu’un. Ce que je dis a l’air anodin, mais cette façon de voir les choses est beaucoup plus constructive, car on a tendance à mieux s’approprier les solutions qu’on trouve ensemble. Dans la construction d’une voix, il n’existe pas de solution toute faite. Il y a des schémas, mais c’est à chacun de les adapter à ses propres moyens. Quand on se dit l’élève de quelqu’un, on a tendance à accepter son enseignement d’un bloc, sans esprit critique. Alors qu’en travaillant avec quelqu’un, en cherchant à ses côtés, on peut construire quelque chose de beaucoup plus personnel. Je pense que c’est ce qu’attend le public : une individualité, une signature vocale.

RM : Une fois que vous vous êtes senti prêt, vous êtes parti en troupe à Lucerne. Choix ? Opportunité ? Stratégie ?

LT : Tout ça à la fois ! C’était mon premier contrat important, avec des premiers rôles à la clé ! J’ai débuté dans Don Giovanni, en langue originale. J’étais le premier et seul baryton de la troupe, qui était très petite, pas dénué de talent d’ailleurs, car j’ai débuté aux cotés de Carmen Oprisanu, Ramon Vargas et Octavio Arevalo. C’était très intéressant au sortir de l’Ecole de l’Opéra par laquelle je suis passée assez rapidement, dans la classe de Michel Sénéchal, de compléter cette formation théorique par une véritable expérience professionnelle. C’est une bascule quand on vient d’une école où on vous protège, de vous retrouver sur des planches avec des générales à 9 heures du matin, et en voix s’il vous plait ! Vous êtes attendu, car comme nous disions tout à l’heure, il y a un public qui a payé sa place et qui ne vient pas pour entendre de l’à peu près. Bien sûr il ne vient pas pour voir la même chose qu’à la Scala ou à l’Opéra de Paris, mais il se déplace quand même pour un spectacle de qualité, qui peut les enthousiasmer ou les faire rêver.

RM : J’ai posé cette question car beaucoup de chanteurs français se plaignent que les maisons françaises ne leur font pas confiance, et préfèrent embaucher des étrangers. Pourtant, pour vous, ça a toujours semblé facile ?

LT : Même encore aujourd’hui, j’estime que je ne chante pas assez en France ! Tout du moins ce que j’appelle la France, car Paris, ce n’est pas le pays tout entier, mais en dehors de Toulouse, avec qui j’ai une relation de fidélité exceptionnelle, en dehors de Lyon et de sa continuité quand Jean-Pierre Brossmann a repris la direction du Châtelet, je chante relativement peu dans le reste de la France, alors qu’on sait très bien les belles salles qui existent dans l’hexagone. J’ai eu la chance de débuter la saison dernière un Don Carlos en italien à Strasbourg, ce qui semblerait augurer d’une relation plus suivie, mais qui est encore à construire. Dire que les chanteurs français ne sont pas aidés par les maisons françaises, c’est à la fois vrai et faux. Il y a eu pour moi deux maisons marquantes à travers leurs directeurs respectifs, Jean-Pierre Brossmann et Nicolas Joël, qui ont entendu une voix et qui ont misé sur elle. En revenant de Lucerne, j’ai débuté à Lyon dans le comte des Nozze di Figaro qui ont été diffusées en prime time à la télévision et dont on a fait un DVD. Vu de l’extérieur, c’était un risque considérable, mais il a été pris sur l’instinct. Je pense que quand on dirige un théâtre, il est important d’avoir un instinct des voix et plus globalement du talent. Ils ont tous deux cette qualité-là, car je ne suis pas le seul, ils ont déniché pas mal d’autres talents, chanteurs ou metteurs en scène, et ils ont la double capacité d’oser se fier à leur instinct, tout en ayant assez foi en leur jugement pour vous inspirer confiance en vous.

RM : Ce sont effectivement ces deux maisons qui vont ont fait connaître. On se souvient en particulier d’un Hamlet à Toulouse en 2000. L’anecdote de , qui chantait le rôle-titre en alternance avec vous, disant « maintenant que j’ai entendu Ludovic Tézier, je sais que je peux prendre ma retraite » est-elle vraie ?

LT : Elle est vraie, et j’en ai même une autre à vous servir. écoutait la répétition à la table de régie avec Nicolas Joël, c’est là qu’il aurait prononcé ce compliment, et ensuite il m’a pris à part et m’a dit « a priori, tu n’as besoin d’aucuns conseils de ma part, mais si un jour tu as besoin de quelque chose, n’hésites pas à venir me trouver ». Ca m’a semblé sur le moment complètement surréaliste, cet immense artiste qui s’adressait à moi, presque inconnu, de cette façon ! Il s’est ensuite mis à me parler de références du chant français comme Michel Dens, c’est à dire de choses que certains chanteurs français ne connaissent absolument pas, malheureusement. J’étais épaté de voir ce grand type américain, très solaire, qui venait tout simplement discuter amicalement entre collègues, et qui me dévoilait, pas du tout ostensiblement, simplement dans la conversation, sa culture du chant français. C’est rare. Une des grandes leçons à en tirer, c’est qu’il n’y a pas que la voix ou la technique, mais que la culture peut faire la différence. La voix de est magnifique, très plastique, très souple, mais il a en plus la connaissance.

RM : Vous avez achevé de conquérir le public en 2002 à Lyon, dans Lucie de Lammermor. Ce n’était pourtant pas gagné. Le public se déplaçait pour entendre Natalie Dessay, Roberto Alagna et un baryton inconnu (ça ne semblait pas très important à l’époque), or Natalie Dessay annule après la première, remplacée par Patricia Ciofi, elle aussi presque inconnue. L’assistance grognait son mécontentement. Vous ouvrez la bouche pour la première scène…et l’auditoire médusé oublie tout. Ce fut une soirée magnifique !

LT : Pourtant je n’étais pas en forme. Je faisais des allers-retours entre Lyon et Paris où je finissais une série de Bohème, et les répétitions ont été très difficiles, il y avait beaucoup de tensions, mais en même temps une véritable émulation. Quand on est coincé comme « le-baryton-je-ne-sais-plus-qui » entre Dessay et Alagna, ce n’est même pas qu’on a envie de briller, c’est qu’il y a un petit peu d’orgueil, on essaie de se mettre au niveau des deux phénomènes qui sont à nos côtés. Avoir l’opportunité de chanter avec l’un ou l’autre un duo superbe, c’était déjà beaucoup, de plus, j’ai rencontré Patricia Ciofi qui n’est quand même pas la première venue, et qui démarrait elle aussi, tout du moins du point de vue médiatique, un peu comme moi, car si on m’a remarqué à cette occasion, ça faisait quand même quatorze ans que je foulais les planches !

RM : Vous voici maintenant chantant Lucia di Lammermor, version italienne, à l’Opéra-Bastille. Ce n’est pas du tout la même musique que la Lucie française ?

LT : Ah bien sûr ! non seulement vocalement, mais aussi en terme de tessiture ! Le duo entre Lucia et le baryton, pour ne prendre que lui, est un ton en dessous ! De plus la version de Bastille a été raccourcie, la scène de la tour entre le baryton et le ténor a été supprimée, alors qu’elle y figurait la première fois que cette production a été donnée. Je suis partagé sur cette option. Elle permet au ténor de s’économiser pour la scène finale, qui est redoutable, mais cette scène de la tour est vraiment belle musicalement, même si elle n’apporte pas grand chose scéniquement, et puis, pour ne parler de façon égocentrique que de mon personnage, elle apporte quelque chose de plus dramatique au rôle du baryton, qui sans cela devient plus anecdotique.

RM : Les mises en scène sont également différentes. Vous passez de la production ultra-classique de Patrice Caurier et Moshé Leiser à la balançoire d’Andrei Serban ?

LT : Je pense que la production de Bastille a pas mal de force et de poésie. Elle crée un univers complètement noir, un peu à la Bilal, à la fois futuriste et baignant dans notre présent, et finalement universellement dictatorial. Serban est un homme et un latin, et parvenir à faire la leçon au machisme universel, c’est très fort de sa part ! J’aime assez la puissance des images et du climat de cette production. Il y a vraiment une vision dans cette mise en scène.

RM : Je trouve en fait la mise en scène d’Andrei Serban dangereuse.

LT : Je suis un peu épargné, et je n’ai pas eu à mettre à contribution mon passé sportif ! Effectivement, la limite de ce genre de production, quand en plus on dispose d’une trapéziste comme Natalie, au sens vocal et physique, c’est de mettre le public dans l’angoisse du risque corporel et de déconcentrer son écoute. On n’entend jamais aussi bien que lorsqu’on est détendu, et quand on voit Natalie monter tout en haut de la pointe, tout le monde a la trouille, même nous, il y a un risque de parasitage, et c’est en même temps assez jubilatoire.

RM : Vous revenez en juin prochain à Bastille pour Un Ballo in maschera. Le rôle de Renato est vraiment splendide, avec un air admirable.

LT : Même l’air d’entrée est beau. Et le personnage est magnifique. C’est un bon, qui à cause d’une situation donnée, devient, non pas mauvais, mais noir. C’est une évolution riche, comme tous ces personnages de baryton-Verdi très structurés, il y a toujours quelque chose à creuser. Et l’air « Eri tu » est vraiment sublime.

RM : Renato, Enrico, Posa, le comte des Nozze, Eugène Onéguine…tous ces rôles sont des personnages nobles, plus ou moins guindés, même si la passion les déchaîne. Vous n’êtes pas tenté par des rôles un peu moins compassés ? Rigoletto par exemple ?

LT : Il y a de la noblesse dans tous les barytons verdiens, y compris Rigoletto. Si on se situe à son époque, il est difforme, les seuls moyens de survivre pour un bossu sont de mendier ou de devenir bouffon : il est condamné de naissance. Il fait ce qu’il peut, mais il ne manque pas de puissance. Rigoletto fait partie pour moi des deux ou trois rôles les plus aboutis musicalement et dramatiquement. Ce n’est pas un hidalgo, c’est un homme, ce qui rend son histoire beaucoup plus proche. Il est bouffon, ce n’est pas si courant, mais moi je suis bien « bouffon » à l’opéra, et je suis aussi père, son histoire ne peut que me toucher. J’espère avoir un jour la voix pour le chanter.

RM : Et les personnages comiques ?

LT : J’adore les rôles comiques…quand je suis dans la salle ! Il y a des chanteurs qui ont la vis comica, vous les regardez quelques secondes et vous avez déjà le sourire aux lèvres ! Je ne pense pas faire partie de cette catégorie-là, et croyez-moi, ça ne me réjouis pas, car dans la vie, je ne suis pas vraiment un triste ! Et puis, très honnêtement, je prends un grand plaisir à jouer les ordures ! Même si vous êtes quelqu’un d’honnête dans la vie, vous pouvez devenir le pire des salauds sur scène et on vous applaudit à la fin !

RM : Etes-vous un chanteur comblé, ou rêvez-vous encore d’un rôle ?

LT : Dans le même ordre d’idée que j’aurais aimé gagner le Tour de France quand j’étais plus jeune, c’est à dire complètement inaccessible, j’aurais aimé chanter tout ce qui fait fantasmer le moindre baryton du dernier conservatoire de France, Wotan par exemple. C’est mon côté midinette : à l’âge que j’ai, c’est encore hypothétiquement devant, encore à l’état d’espérance, même folle. Dans vingt ans, si ce n’est pas fait, ce sera au niveau des regrets, et donc ce sera plus triste.

RM : Où vous retrouvera-t-on les prochaines saisons ?

LT : Mis à part ce dont nous avons déjà parlé, Wolfram à Bilbao, Lescaut (Puccini) à Barcelone, un Werther en version baryton à la Monnaie, un récital à Saint Etienne qui promet d’être intéressant, avec un mélange de mélodies et d’airs d’opéra français, un autre à Gaveau, le Requiem de Fauré sous la direction de Myung-Whun Chung au Châtelet, à Amiens, à Vienne…une Bohème en 2008 au Metropolitan Opera, un Salomé à Turin et à Toulouse…

Crédits photographiques : © D.R.

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