Irina Chostakovitch : Dimitri et Irina

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Irina Antonovna Soupinskaïa se maria à l’automne 1962 avec Dimitri Chostakovitch. Elle accompagna et soutint le compositeur jusqu’à ses derniers jours, lui permettant de composer d’ultimes chefs-d’œuvre. Secrète sur sa vie, elle a accepté de répondre aux questions de Resmusica. Pour accéder au dossier complet : Irina Antonovna Chostakovitch : révélations

 

Irina Antonovna Soupinskaïa se maria à l’automne 1962 avec . Elle accompagna et soutint le compositeur jusqu’à ses derniers jours, lui permettant de composer d’ultimes chefs-d’œuvre, tels les derniers Quatuors et la Sonate pour alto. Secrète sur sa vie, elle a accepté de répondre aux questions d’Alexandre Brussilovsky pour ResMusica. Dans le premier volet de cet entretien qui en comptera trois, lève un coin de voile sur son enfance, et sur l’amour qui l’a unie à .

Resmusica : Madame Chostakovitch, voudriez-vous bien nous parler un peu de vous ?
 : Je suis née à Leningrad en 1934 – c’est à dire il y a très longtemps. Mon père était issu d’une famille de paysans, moitié polonais, moitié biélorusse. Il était linguiste et connaissait toutes les langues scandinaves et slaves. Au début, il était enseignant, puis après son arrivée à Leningrad, il a fait ses études de doctorat avec le professeur Nicolas Iakovlevitch tout en suivant des cours de linguistique comparée. En même temps, il a terminé des études d’ethnographie et a travaillé au Musée Russe à Leningrad. Il était le «secrétaire scientifique» du musée ethnographique qui, avant guerre, en faisait partie. Maman, quant à elle, avait fait ses études à l’Institut Herzen et enseignait le russe et la littérature. Mon père fut arrêté en 1937 et condamné à 10 ans en vertu de l’article 58 (NDLR : cet article du code pénal permettait de déporter discrétionnairement toute personne, en invoquant simplement le motif d’activité contre-révolutionnaire). Un an après, ma mère mourut. Je fus élevée alors par ma grand-mère et mon grand-père maternels et sa plus jeune sœur, et lorsque la guerre commença, nous ne partîmes pas tout de suite car ma tante travaillait à l’usine Max Heltz, qui s’appelle aujourd’hui Linotype. Pendant la guerre, l’usine produisit des lanceurs de mines, ma tante fut «encasernée» c’est à dire qu’elle était obligée de vivre dans l’usine. Ce fut le début de la grande famine, les fusillades et les bombardements commencèrent. Dans le centre où nous vivions, les fusillades étaient très intenses, dans le jardin Mikhailov, il y avait des rampes de lancement, des tranchées, et de véritables batailles s’y déroulaient. L’Etat-major militaire était installé dans le «Château des Ingénieurs», rue Rakov (maintenant rue d’Italie), il y avait une école militaire et les Allemands essayaient de tout détruire par les bombes. Au cours de cet automne, nous avons subi les conséquences du blocus dans toute son horreur. Avant le Nouvel An, je fus envoyée dans un orphelinat où l’on nous nourrissait tant bien que mal. Nous avions tous très faim, froid et peur.

R. M : Vous êtes restée à Leningrad pendant tout le blocus ?
I. C : Non, nous sommes partis par le lac Ladoga dès que cette voie a été ouverte. Le voyage fut absolument tragique, nous prîmes le train de banlieue jusqu’au lac Ladoga, nous continuâmes notre voyage en bus, nous traversâmes le lac Ladoga, de nouveau un train et, après un grand détour par la ville de Vologda, nous arrivâmes à Iaroslavl, où l’on nous installa dans des écoles. Cette année là, les écoles étaient fermées, elles servaient de logements aux habitants de Leningrad qui y étaient également nourris. Nous étions tous menacés de rachitisme, on allait tous là où on pouvait. Mon grand-père et ma grand-mère avaient le scorbut. Mon grand-père est mort en cours de route pour Tikhvino, il fut évacué du train, ma grand-mère mourut à Iaroslavl du scorbut et d’avitaminose. Les autorités voulaient encore me placer dans un orphelinat, je ne voulais pas en entendre parler. J’avais 6 ans, je savais écrire en lettres d’imprimerie et j’envoyai une lettre à ma tante restée à Leningrad, je mis une adresse approximative un peu à la manière de Vania Zhoukov : région de Pétrograd, usine Max Heltz (communiste allemand). Aussi étrange que cela puisse paraître, ma lettre parvint jusqu’à ma tante en dépit du blocus, elle contacta mon oncle qui, à ce moment là, était revenu à Leningrad juste après avoir été évacué de Moscou. Je fus emmenée chez la sœur aînée de ma mère et je vécus par la suite chez elle à Moscou.
Lorsque je terminai mes études à l’institut pédagogique Lénine en section de russe et de littérature, nous étions sur le point de devenir professeurs en classe de 8ème, ce qui correspondait aux élèves nés dans les années 40. Ceux-ci étaient malheureusement de ce fait peu nombreux et les professeurs n’avaient pas suffisamment d’heures de cours. On nous proposa alors un emploi libre ou encore la possibilité d’enseigner le russe en tant que langue étrangère en Asie Centrale. Je quittai l’enseignement et c’est ainsi que je me retrouvai dans la maison d’édition «Le compositeur soviétique», qui venait tout juste d’être créée. Au début, j’étais secrétaire de rédaction, j’exerçai ensuite les fonctions de rédacteur littéraire, je travaillais sur des textes de chansons, de romances, sur des livrets d’opéras ou d’opérettes. C’est de cette manière que je rencontrai Dimitri Chostakovitch alors que je rédigeai le texte de son opérette Moscou- Tcheriomouchki.

R. M : C’est Dimitri Chostakovitch qui a fait le premier pas vers vous ?
I. C : Non c’est l’inverse. Les librettistes de l’opéra qui avaient fait sur ma demande quelques corrections me dirent de m’adresser à Chostakovitch. D’une part, je devais faire accepter ces corrections par le compositeur, d’autre part, ils voulaient ajouter un texte pour lequel ils proposaient à Chostakovitch d’écrire une musique. Ils m’informèrent que le compositeur avait refusé et que j’arriverais peut-être à le faire changer d’avis. Ayant rangé dans un gros classeur la partition de l’opérette, je convins d’un rendez-vous avec Chostakovitch et je partis lui rendre visite chez lui. Ce fut difficile pour moi de trouver sa maison, la numérotation avait changé. J’arrivai en retard. En ce qui concernait ce nouveau texte, la réaction de Chostakovitch fut de dire qu’il n’écrirait rien de nouveau, quant à mes corrections il les regarda rapidement et les approuva. A partir de ce moment-là, de temps en temps nos chemins se croisèrent, c’est ainsi qu’une fois je suis allée à un concert auquel assistait Chostakovitch. C’était le concert du plénum de l’Union des compositeurs. Je voulais entendre les miniatures sur le texte de Don Quichotte de Kara-Karaev. Pour les membres de l’Union et les employés l’entrée était gratuite, et un collègue devait m’attendre pour me donner un billet comme il me l’avait promis. Juste avant le concert, il me téléphona pour me dire qu’il était tombé malade, qu’il n’était pas allé à la réunion du parti et qu’il ne pourrait donc pas aller au concert. Toutefois, pour que je ne sois pas triste et déçue, il me promit de demander à Chostakovitch qu’il me fasse entrer. Dimitri Dimitrievitch me fit réellement entrer et resta à mes côtés pendant tout le concert. Puis il me raccompagna chez moi. Puis de nouveau nous restâmes sans nous voir pendant une longue période. Je tenais beaucoup à mon indépendance et par la suite, alors que j’avais déjà épousé Dimitri Dimitrievitch, je continuai quand même à travailler à la rédaction. Lorsque Chostakovitch subit son premier infarctus à Leningrad, je commençai à l’aider dans ses affaires, je recopiai les partitions, je rencontrai les interprètes, et je rédigeai sa correspondance. Il me mit progressivement au courant de son travail, il voyageait beaucoup, et je commençai à l’accompagner, je lui tenais lieu de secrétaire. J’appris à conduire, et en fin de compte ce fut très pratique, car ainsi, après les concerts, nous pouvions rentrer dans notre maison de campagne. Je n’avais pas très envie d’apprendre à conduire, mais il le fallut bien.

R. M : Chostakovitch ne conduisait pas lui-même ?
I. C : Il avait eu son permis avant la guerre, je l’ai encore à la maison, mais la conduite le rendait très nerveux. Par contre, il me guidait fort bien en m’indiquant la route. Un jour, il me raconta une des aventures qui lui était arrivée au volant, lorsqu’à un passage à niveau son moteur s’arrêta. C’était avant la guerre. Il n’y eut pas d’accident, mais la voiture fut emportée. Cet incident l’avait beaucoup marqué et c’est pourquoi il n’aimait pas conduire. Chostakovitch a toujours eu une voiture, sauf pendant la guerre car toutes les voitures particulières avaient été réquisitionnées, il n’en restait alors que très peu.

R. M : Irina Antonovna, quel était le cercle de vos amis ?
I. C : Au début de notre vie commune j’ai été naturellement coupée d’une partie de mes amis, et j’ai eu parfois beaucoup de mal à communiquer avec certains amis de Chostakovitch. On recevait en effet souvent ses collègues, des interprètes ou encore ses élèves qui venaient montrer leurs compositions, en particulier Kara-Karaev, Mieczieslav Weinberg, Revolt Bounine, Boris Tischenko. Avant la guerre, Chostakovitch enseignait au Conservatoire de Moscou. Suite à un «décret historique» en 1948, il n’est plus retourné au Conservatoire. Plus tard il est devenu professeur à Leningrad où il a eu une classe d’étudiants du troisième cycle comme par exemple Slava Rogovitsine, Guéna Bélov, Boris Tischenko. Il avait toujours avec ses élèves des relations chaleureuses et amicales.

R. M :Entre vos deux destins, il y a eu, semble-t-il, beaucoup de similitudes…
I. C : En effet, il y a eu pas mal de similitude… comme moi, il a souffert de la faim – je ne savais pas quelle horrible famine la Russie des années 20 avait connue, Chostakovitch m’a donné à ce sujet un livre de l’écrivain leningradois Sémionoff qui décrivait cette période. Comme moi, il a connu d’abord la mort de son père, puis celle de sa mère. Nous étions tous les deux originaires de Leningrad, d’un milieu d’intellectuels, et tous les deux avions vécu le blocus. Dimitri Chostakovitch a été évacué vers Kouïbychev, moi aussi… et c’est là-bas que je commençais d’aller à l’école, c’est la première fois aussi que j’ai assisté à un spectacle au Théâtre du Bolchoï. Par la suite, nous nous rendîmes compte que nous habitions dans la même rue à Kouïbychev. Malgré le fait que nous nous soyons mariés tardivement, ce qui n’est pas évident, notre entente mutuelle s’expliquait en grande partie par ces coïncidences.

Traduit du russe par Edith Lalliard, complété par Martine Gouriou.

Crédit photographique : Irina et Dimitri Chostakovitch à la création de la Symphonie n°13, Moscou, 18 décembre 1962.© Association Internationale Dimitri Chostakovitch

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