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Wo, wenn ? What ? Why ? Winch !

La Scène, Spectacles divers

Dijon, Grand Théâtre, 30-XI-2006. Winch only, spectacle de Christoph Marthaler. Conception, mise en scène : Christoph Marthaler. Scénographie : Anna Viebrock, Frieda Schneider. Direction vocale : Rosemary Hardy. Avec Marc Bodnar, Marc ; Olivia Grigolli, Olivia ; Rosemary Hardy, Rosemary ; Sasha Rau, Sasha ; Graham F. Valentine, Graham, et le pianiste Bendix Dethleffsen.

Christoph Marthaler

Lorsque l’on sort de ce spectacle, on est devenu soi-même un point d’interrogation. Christoph Marthaler, qui a réalise depuis 1980 des œuvres scéniques à Zurich puis à travers l’Europe, réussit dans celle-ci à nous déstabiliser encore. Pourquoi les personnages parlent-ils des langues différentes, et parfois même parlent chat ou table ? Pourquoi Bruxelles comme lieu supposé de l’action ? Pourquoi les personnages gardent-ils leur nom de ville à la scène ? Qui sont-ils les uns par rapport aux autres ? Pourquoi des extraits de l’Incoronazione di Poppea jalonnent-ils le spectacle ? Etc. … Etc. … Malicieusement Christoph Marthaler et Anna Viebrock brouillent les pistes en accumulant les situations loufoques : à chacun d’entre nous de trouver son fil d’Ariane à travers ce dédale. Youpee ! Que voilà donc un spectacle interactif !

Un décor à la fois banal et étrange, construit sur deux niveaux, secoué par le passage périodique de trains tonitruants. Sa verticalité et la lumière glauque qui le baigne font effectivement penser aux BD de Schuitten. Des portes que l’on ouvre ou non, dont une immense et capitonnée conduit à un bâtiment officiel qui pourrait effectivement être l’énorme palais de justice de Bruxelles, dont Olivia et Sasha volent les meubles ; une cheminée qui peut servir de souterrain ; un escalier qui peut monter ou descendre à l’infini comme dans les dessins de Eischer ; un premier niveau où grince un rail qui porte des tutus suspendus à l’envers « comme des poulets morts » (Marthaler).

Cette cage devient propice à tous les rêves et à toutes les interprétations symbolistes ou psychanalytiques. L’évocation supposée du palais de justice permet à tous les membres du groupe de devenir tour à tour prévenus, juges ou jurés. Les secrets se dissimulent encore mieux grâce à l’emploi de langues différentes. L’allemand, l’anglais, l’italien, le français et une langue scandinave mal identifiée confirment que Bruxelles est bien une capitale européenne ; cette multiplicité des langages est-il un code ? 

Le comportement de chacun se dévoile par le truchement de ses folies douces. Marc est un groupie fanatique de Mireille Mathieu : celle-ci est-elle un substitut de la voix de sa mère ? Quant à Olivia, elle est capable de passer du bégaiement névrotique au miaulement félin. Le dialogue peut s’installer à coups de chuintements vocaux ou s’engager, puis se clore, par l’injonction : « ta gueule ! » La filiation des personnages se précise durant le spectacle, mais sans toutefois dissiper toutes les incertitudes. Les acteurs, excellents, ont visiblement construit le spectacle en vivant ensemble, et cette expérience du quotidien a contribué à l’écriture du texte.

Un comédien musicien tient un rôle à part, c’est le remarquable pianiste Bendix Dethleffsen. Seul instrumentiste de la bande, il assure le continuum musical qui semble aller de rupture en rupture, de Hanon à Siegfried-Idyll et à Monteverdi, de Schönberg à Schubert, il donne vraiment le rythme du spectacle. Ce voyage musical éclectique permet le rapprochement provisoire des membres de la famille avant d’autres coups bas, ou bien sert de contre-exemple au texte. Rosemary Hardy assure d’une façon remarquable la direction musicale des six acteurs : tous chantent des pièces parfois complexes, et Bendix Dethleffsen tient sa partie vocale en accompagnant Rosemary Hardy dans le très beau duo d’amour « Pur ti miro » de l’Incoronazione. Interprétant avec sérénité le personnage de la mère, celle-ci va dominer sa tribu, et cette domination culmine dans un très bel extrait d’une œuvre de Massenet.

Le choix des extraits de l’opéra de Monteverdi comme fil conducteur n’est pas innocent, car il s’agit de l’œuvre la plus proche des émotions de la vie réelle, mais en même temps ce choix souligne le côté grand-guignolesque des déchirements et des amours familiaux.

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