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Chants crépusculaires par Bernard Haitink et Matthias Goerne

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 14-XII-2006. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Suite sur des vers de Michelangelo Buonarroti ; Symphonie n°15. Matthias Goerne, baryton ; Orchestre National de France, direction : Bernard Haitink.

L’hommage appuyé rendu tout au long de cette année à pour le centième anniversaire de sa naissance se poursuivait ce jeudi 14 décembre au Théâtre des Champs-Élysées avec deux œuvres de fin de vie du compositeur russe, réunissant deux grandes personnalités de la scène musicale, le baryton – que l’on retrouvera en récital à Pleyel le 16 mars prochain – et l’un des plus grands chefs de notre temps, , familier de la scène parisienne puisqu’il était à Pleyel en début de saison pour deux soirées Beethoven à la tête du London Symphonie Orchestra.

En première partie de programme, l’ et Matthias Gœrne, digne héritier de son maître Dietrich Fischer Dieskau interprétaient la Suite sur des vers de Michelangelo Buonarroti opus 145 dont Chostakovitch, terrassé par la maladie, n’entendra pas la version pour orchestre ; elle fut créée en 1975, quelques mois après sa mort, par son fils Maxim, lors de la célébration du 500ème anniversaire de la naissance du plasticien et poète italien. C’est une sorte de testament – son « chant de la terre » – où le compositeur, à travers le choix des onze poèmes de Michel-Ange, prend congé de la vie en confiant à la voix de baryton cette méditation sur les grands thèmes de l’existence.

Hormis quelques reliefs orchestraux pour le « le Courroux » ou l’illustration du marteau taillant la pierre dans « Création », Chostakovitch renonce à toute finesse orchestrale, préférant le soutien discret des cordes pour laisser la voix presque à nu chanter le texte en langue russe qui est à elle seule poésie sonore. Avec sa voix chaleureuse, tout en souplesse, admirablement projetée et n’accusant aucun signe de fatigue durant les quarante-cinq minutes de cette prestation redoutable, Matthias Gœrne sert admirablement cette ample déclamation aux accents moussorgskiens et parvient à envoûter un public dont la qualité d’écoute témoignait de l’intensité de l’émotion.

Autre testament et beaucoup plus déroutant celui-là, la Symphonie n°15 du compositeur russe – dont nous donnait ce soir, en deuxième partie de concert, une version de référence – laisse le champ libre à de multiples interprétations dont Chostakovitch ne fait qu’esquisser les pistes. On assiste à un véritable détournement du discours symphonique, Chostakovitch démantelant le tissu orchestral au profit de solos épars – saluons les brillantes interventions des violon et violoncelle solo Luc Héry et Jean-Luc Bourré – ou adoptant les allures « déjantées » de ses œuvres de jeunesse dans un exercice de style dont s’acquittent avec brio les musiciens de l’Orchestre National. Ironie, parodie, dérision, autocitation accusent le dédoublement d’une personnalité qui préfère désormais s’exprimer par énigmes. nous entraîne avec une parfaite maîtrise de la situation dans ce labyrinthe jusqu’à la désolation « tristanesque » du dernier mouvement dans lequel, parmi les citations des leitmotive wagnériens, on croit entendre au loin les bruits de la forge des Niebelungen : l’écho d’un monde souterrain ponctuant cette étonnante trajectoire de chute.

Crédit photographique : © Matthias Creutzige

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 14-XII-2006. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Suite sur des vers de Michelangelo Buonarroti ; Symphonie n°15. Matthias Goerne, baryton ; Orchestre National de France, direction : Bernard Haitink.

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