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Jascha Horenstein, un chef d’orchestre à réévaluer

À emporter, CD, Musique symphonique

Gioachino Rossini (1792-1868) : Sémiramis, ouverture. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°6 en la mineur « Tragique ». Carl Nielsen (1865-1931) : Symphonie n°5 op. 50. Jascha Horenstein s’entretient avec Deryck Cooke (février 1971). BBC Symphony Orchestra (Rossini), Bournemouth Symphony Orchestra (Mahler), New Philharmonia Orchestra (Nielsen), direction : Jascha Horenstein. 2 CD BBC Legends BBCL 4191-2. ADD Stéréo/Mono. Enregistré aux Studios de la BBC, Londres, le 6 novembre 1957 (Rossini) et le 26 février 1971 (Nielsen) ; aux Winter Gardens, Bournemouth, le 10 janvier 1969 (Mahler). Notices trilingues (français-anglais-allemand) excellentes. Durée : 64’19’’- 74’00’’.

 

L’une des irrémédiables injustices des «majors» du disque, et par la même occasion l’un des plus grands regrets du discophile, est d’avoir dédaigné en ne préservant pas ses interprétations extraordinaires de fin de carrière. Seul le petit label anglais défunt Unicorn réalisa quelques enregistrements exceptionnels d’œuvres de Brahms, Hindemith, Mahler, Nielsen, Panufnik, Schœnberg, Simpson, et Webern, gravures absolument précieuses bien que ne constituant qu’une maigre compensation, alors que était tout désigné pour une intégrale des symphonies de Bruckner et de Mahler dans lesquelles il était incomparable, mais domaine accaparé et saturé par des chefs plus médiatisés tels que Jochum, Haitink, Karajan, Kubelik, Bernstein et Solti. Bien sûr, au tout début du microsillon, Horenstein fut associé au label américain Vox qui nous le révéla dans tout son répertoire en des gravures artistiquement remarquables, mais techniquement bien dépassées selon les standards audio actuels.

D’origine ukrainienne, Jascha Horenstein (1898-1973) bénéficia d’une formation austro-germanique qui le familiarisa très tôt avec l’œuvre de Bruckner, Mahler et Nielsen lorsqu’il fut l’assistant de Wilhelm Furtwängler en 1927 : l’épouse danoise du géant allemand avait convaincu son mari de diriger la Symphonie n°5 (1921-22) de Nielsen, mais Furtwängler en confia toutefois les répétitions à Horenstein qui, très à l’avance sur son temps, se passionna pour cette œuvre au point de l’inclure à son propre répertoire en la considérant, ainsi que le confirme son entretien avec Deryck Cooke, comme «l’un des chefs-d’œuvre de la musique symphonique, en vertu de sa grande originalité, de la toute première mesure à la toute dernière». Jascha Horenstein, qui utilise la partition originale, nous en livre une exécution qui nous semble encore plus passionnée et vibrante que celle réalisée en studio pour Unicorn près de deux ans auparavant, en mai 1969 ; le New de Londres brille de tous ses feux, et la prise de son, stéréophonique, est excellente, d’autant plus qu’il s’agit d’un enregistrement studio BBC pour la radiodiffusion – donc exempt d’applaudissements – plutôt que la radiodiffusion d’un enregistrement «live».

S’il est définitivement admis que la Symphonie n°6 en la mineur dite «Tragique» (1903-1904) de Mahler est l’une de ses meilleures œuvres, elle fut, par rapport à ses consœurs, l’une des dernières à s’imposer au public : bien après les «live» de Charles Adler, Dimitri Mitropoulos, Eduard Flipse, Eduard van Beinum et Hermann Scherchen, ce fut l’enregistrement studio d’Erich Leinsdorf et sa phalange bostonienne (RCA-BMG) qui la révéla véritablement aux mélomanes en avril 1965 : les années 60 marquèrent ainsi une réhabilitation particulièrement faste du compositeur autrichien. Jascha Horenstein, qui n’a jamais enregistré la Symphonie n°6 en studio, y vint tard également, par rapport à ses gravures chez Vox des Symphonies n°1 (1953), n°9 (1952), des Kindertotenlieder (1954) et des Lieder eines fahrenden Gesellen (1954). Des quatre versions «live» de cette Symphonie n°6 sous la baguette de Jascha Horenstein, il en existe deux en CD : celle d’avril 1966 à Stockholm (Unicorn-Kanchana UKCD2024/5) et celle du 10 janvier 1969 à Bournemouth, qui nous concerne actuellement. Interprétation sans concession mais non sans défaut – les aléas du direct, et puis Bournemouth n’est pas Berlin, Vienne ou Chicago – d’une rugosité, d’une opacité anti-romantique, bien loin du lissé, du poli «karajanesque». On a rarement été accoutumé à cette lenteur de certains tempi, renforçant cette impression de menace latente qui justifie l’appellation «Tragique», notamment dans le Finale (les derniers accords sont vraiment impressionnants !) et l’Allegro energico initial où incidemment la reprise de l’exposition est effectuée avec un surcroît d’intensité bienvenu ; interprétation moderne également, en ce sens qu’elle oriente l’auditeur vers les cimes raréfiées de la Seconde École de Vienne. Une petite déception, cependant : celle de constater que l’enregistrement est en monophonie, ce qui renforce probablement le côté opaque de l’interprétation, mais n’en est pas moins aberrant pour une captation réalisée en janvier 1969 – et par la BBC, en plus !

L’ouverture de l’opéra Sémiramis (1823) de Rossini est également en monophonie, mais dans ce cas précis cela se justifie, puisqu’elle fut captée en novembre 1957. C’est l’une des plus développées et des plus belles ouvertures du compositeur italien, et elle trouve parfaitement sa place en début de ce concert remarquable, puisque sous des dehors apparemment gracieux, elle annonce un sujet d’opéra non moins tragique, celui de l’inceste.

Jascha Horenstein donne de cette ouverture de Sémiramis une vision puissante qu’il n’est pas non plus habituel d’entendre, la restituant logiquement dans le drame qui s’ensuit.

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