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Irina Chostakovitch : Dimitri face à son œuvre

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Irina Antonovna Soupinskaïa se maria à l’automne 1962 avec Dimitri Chostakovitch. Elle accompagna et soutint le compositeur jusqu’à ses derniers jours, lui permettant de composer d’ultimes chefs-d’œuvre. Secrète sur sa vie, elle a accepté de répondre aux questions de Resmusica. Pour accéder au dossier complet : Irina Antonovna Chostakovitch : révélations

 

La Symphonie n°13 «Babi Yar»¸ les Sept Romances sur des poèmes d’Alexandre Blok, les Quatre Poèmes du Capitaine Lebedkine, autant d’œuvres marquantes qui ont été créées lors de la vie commune du compositeur avec . Dans le deuxième volet de cet entretien avec Alexandre Brussilovsky, madame Chostakovitch évoque les circonstances parfois dramatiques dans lesquelles ces œuvres ont été apportées au monde.

ResMusica : Irina Antonovna, racontez-nous dans quelle mesure Chostakovitch vous faisait partager ses idées de création ?

 : Vous savez, il ne partageait pas ses idées avec moi, ni d’ailleurs avec personne d’autre. Il mûrissait une œuvre, il se mettait à écrire, et, une fois son travail terminé, il jouait cette composition au piano (bien qu’il ait quelques difficultés avec sa main droite). C’est à ce moment qu’il me faisait venir pour entendre le résultat de son travail.

RM : Vous étiez le premier auditeur de ses nouvelles œuvres ?

IC : Oui, mais je ne donnais pas mon avis. Un jour, il pensait à écrire une suite sur la poésie d’Alexandre Blok qu’il aimait beaucoup ; il me demanda alors de prendre le recueil et de lui indiquer avec un marque-page quels étaient mes poèmes préférés. J’exauçai de bon cœur cette demande en soulignant les plus connus, mais, ce qui me rendit furieuse, c’est qu’il ne jeta même pas un coup d’œil sur mon choix. Il décida pour composer sa suite de choisir l’un des cycles de la période de jeunesse du poète qui porte le titre Avant la lumière. Au début, j’étais dubitative quant au résultat car, pour moi, l’écriture de Blok jeune était alors assez éloignée de l’esprit du compositeur. Mais lorsque Chostakovitch me joua cette œuvre, je compris avec un immense étonnement que c’était ce «Blok là» que j’aimais. Par exemple, Sviridov (1) a écrit de très belles mélodies sur des poèmes de Blok mais c’est un Blok «un peu banalisé».

RM : Cela ne vous a pas décontenancée que Chostakovitch ait choisi des poèmes complètement différents de ceux que vous aviez retenus ?

IC : Bien sûr que non, je me suis rendu compte que le résultat était excellent et j’ai compris que ces œuvres de jeunesse de Blok étaient réellement magnifiques et la musique faisait ressortir des couleurs tout à fait particulières. De façon générale, je ne peux pas dire qu’il me faisait partager ses projets. Au début de son travail sur le cycle de poèmes de Michel Ange, Chostakovitch choisit des vers et me demanda de les taper à la machine. Je les tapai donc sur des fiches rigides et ensuite nous les étalâmes comme les cartes d’une patience afin de décider dans quel ordre ils apparaîtraient. Quand Chostakovitch termina son travail, il me fit venir à lui. Je lui répondis que je n’étais pas une grande spécialiste en musique. Il me répondit que j’étais au moins capable de lire, j’acquiesçai et, m’approchant de lui, je vis qu’il m’avait dédié cette œuvre. Voilà toute l’histoire.

RM : Chostakovitch montrait-il à d’autres personnes qu’à vous ses nouvelles œuvres avant qu’elles soient jouées sur scène ?

IC : Oui, à ses amis, aux interprètes pressentis, au secrétariat de l’Union des Compositeurs. Le Quatuor n°15, par exemple, a été joué pour la première fois à l’Union des Compositeurs avant d’être joué en public.

RM : C’était une sorte d’avant-première ? Je crois savoir d’ailleurs que de nombreuses symphonies ont été jouées par Chostakovitch avec le compositeur Weinberg (2) de cette façon-là ?

IC : Oui, il s’agissait de transcriptions pour piano. Avant de les faire, Chostakovitch écrivait directement le conducteur ; ainsi il notait sur une feuille une petite esquisse que lui seul pouvait comprendre, ensuite il s’attaquait au conducteur lui-même. A partir de celui-ci il faisait la réduction pour piano.

RM : Si je me souviens bien, ces «réductions», une fois terminées, étaient souvent jouées au piano avec le compositeur Weinberg.

IC : Avec Weinberg à quatre mains, la Symphonie n°9 avec Sviatoslav Richter, parfois avec le compositeur Boris Tchaïkovsky (3). Lorsque sa main droite le faisait souffrir, Dimitri Dimitrievitch demandait alors souvent à ses amis de jouer pour lui.

RM : Quelles étaient ses relations avec Weinberg ?

IC : Chostakovitch l’estimait beaucoup, Weinberg n’était pas un de ses élèves, mais ils étaient des amis proches. Leur lien spirituel et créateur était très profond. Chostakovitch considérait Weinberg comme un compositeur extrêmement important, c’était aussi un excellent pianiste. Ainsi avant la guerre, il était question qu’il poursuive ses études auprès de Paderewski, mais ses projets ne se réalisèrent pas.

RM : préférait-il certaines de ses œuvres ? Considérait-il certaines pièces comme ratées ?

IC : Lorsqu’on lui posait cette question, il répondait : «Si mes œuvres ne m’avaient pas plu, je ne les aurais pas écrites, de toute manière, les parents considéreront toujours leur enfant comme le plus merveilleux du monde». Le destin de ses œuvres lui tenait très à cœur, même s’il n’en parlait pratiquement jamais. Beaucoup d’entre elles, comme vous le savez, ont connu une destinée difficile. A commencer par Lady Macbeth. Bien souvent, les premières connurent de nombreuses embûches ; les concerts étaient tout simplement reportés. Pour citer un exemple, la Symphonie n°4 ne fut jouée que de nombreuses années après sa création. L’opéra Le Nez resta très longtemps sans être exécuté. De la même manière, le Concerto pour violon n°1 a été écrit longtemps avant d’être interprété en public. David Oïstrakh avait peur de le jouer. Le cycle de mélodies De la poésie juive fut programmé également avec un important retard.

RM : La Symphonie n°13 connut, elle aussi, une carrière particulièrement mouvementée…

IC : Son chemin fut parsemé d’embûches. La première eut lieu à la date prévue (ndlr : malgré les désistements au dernier moment du chef et du soliste pressentis) mais par la suite cette œuvre fut volontairement mise de côté par les autorités. Idem pour la Symphonie n°14. D’ailleurs, pour les dirigeants soviétiques de l’époque, la question se posait de savoir pourquoi cette symphonie parlait de la mort. Ce dont le peuple avait besoin, c’était d’une musique pleine de gaieté et de vie. Il en fut de même pour les Quatre Poèmes du Capitaine Lebedkine, nous ne savions pas, la veille du concert, si la censure donnerait son autorisation…

RM : Et tout cela malgré la reconnaissance officielle dont bénéficiait , malgré ses décorations ?

IC : Eh ! oui… Vous savez, il existait une liste des œuvres dont l’exécution n’était «pas recommandée», établie par le LIT ou par le Département de la Culture du Comité Central. En tout état de cause, il était clair que la Direction de la Philharmonie savait quelles œuvres pouvaient être jouées et quelles étaient celles dont l’exécution n’était «pas souhaitable».

RM : Comment Dimitri Chostakovitch vivait-il tout cela ?

IC : En y donnant peu d’importance. Il ne faisait aucune démarche particulière pour que ses œuvres soient jouées. Si elles l’étaient, tant mieux, si elles ne l’étaient pas, tant pis… que faire d’autre? Après Moscou, les difficultés ont continué à Minsk. Le journal «La Pensée Russe» a publié un article consacré à Vitaly Kataiev, ancien chef de l’orchestre de Minsk. Il y décrit toutes les péripéties qu’a connues la Symphonie n°13. En effet, après Moscou, elle fut donnée à Minsk. Et là, c’était vraiment comme dans les Mille et une nuits. La veille de la première, Moscou réclama le matériel d’orchestre. En réponse, un bibliothécaire courageux de l’orchestre de Minsk mentit en déclarant que, selon lui, il n’était pas prévu d’exécuter cette œuvre dans un proche avenir et l’envoi de la partition fut donc de ce fait retardé. Pendant ce temps, les musiciens recopièrent eux-mêmes leur partition et c’est ainsi que la première put avoir lieu. Le même genre de problème s’était déjà produit à Moscou. Dimitri Chostakovitch aimait particulièrement le chanteur ukrainien Boris Gmyria et il souhaitait que la Symphonie n°13 fût chantée par lui. Gmyria de son côté, en homme prudent, avait «demandé conseil» au Comité Central. On lui répondit que «bien sûr, il pouvait toujours la chanter mais que, quoi qu’il en soit, elle ne serait jamais donnée en Ukraine». Finalement, le chanteur devait être Nietchipaïlo, du Bolchoï. Le jour de la première, on lui donna subitement un rôle dans le Prince Igor. Malgré cela, la première fut quand même sauvée. Gromadski qui doublait Nietchipaïlo n’était pas là à la répétition générale. Mais à la répétition du soir, quand on s’aperçut que Nietchipaïlo chantait dans le Prince Igor, on alla alors chercher Gromadski pour le remplacer.

RM : Qui a réquisitionné Nietchipaïlo pour tenter de bloquer la création de la Symphonie n°13 ? Etait-ce une décision du Bolchoï ? Sait-on d’où est venue cette décision ?

IC : Oui, bien sûr. La première devait avoir lieu le lendemain de la visite de Khrouchtchev à une exposition au Manège. Après ses propos virulents et choquants sur les artistes contemporains, il y eut une réunion qui dura très longtemps et se termina par un grand scandale. Chostakovitch rentra très tard de cette réunion, vers minuit. A cette occasion, Kabalevski (4) (un des compositeurs «officiels» de cette époque) lui dit : «Tu sais, ce serait vraiment très bien si tu pouvais annuler la première». Et le lendemain, la répétition générale se déroula dans une ambiance très tendue. Dimitri Chostakovitch fut alors convoqué dans la journée même par le Comité Central. Mais la première eut tout de même lieu. Cependant par la suite, les autorités demandèrent au grand poète (5) qui était l’auteur du texte de la symphonie, de le modifier, et c’est ce qu’il fit. La symphonie fut à ce moment-là donnée dans sa nouvelle version. Elle a malheureusement été éditée sous cette forme en Russie – y compris dans l’édition complète des œuvres – bien que Chostakovitch n’ait pas pris en compte ces modifications dans son propre manuscrit. Dans la version éditée, le texte est en quelque sorte dénaturé. Toutes les dédicaces consacrées à des artistes, qui avaient alors quitté l’Union Soviétique, ont été supprimées, que ce soit à , Galina Vichnevskaya, Rudolph Barchaï ou encore Kirill Kondrachine. Il était simplement indiqué dans cette édition que cette œuvre avait été jouée pour la première fois à telle date et qu’elle avait été dirigée par tel chef d’orchestre. Alors on se demande qui étaient les solistes… Tout cela explique que pour l’année du centenaire nous ayons choisi de publier le fac-similé de la Symphonie n°13 par notre maison d’éditions DSCH Publisher*.

RM : Une autre œuvre qui lui tenait énormément à cœur était Lady Macbeth de Mzensk. Que pouvez-vous nous dire des circonstances de la nouvelle version, plus connue sous le titre de Katerina Izmaïlova.

IC : Prétendre que Chostakovitch ait réécrit Lady Macbeth pour obtenir de faire jouer son opéra est un pur mensonge. Bien sûr, c’est vrai qu’il était enthousiaste à l’idée d’avoir le léger espoir de le voir jouer à nouveau. Il est vrai aussi qu’il a revu certains extraits qu’il avait écrits avant la guerre et dont il n’était plus satisfait. Il y avait aussi dans certains dialogues, des propos trop osés, à la limite de la «vulgarité», qui provoquaient de façon inopportune de la moquerie dans le public. Les chanteurs se plaignaient, d’autre part, de la difficulté de certains passages trop aigus et Chostakovitch en allégea alors la tessiture. Il a ajouté également des épisodes instrumentaux. Par rapport à la première rédaction, qui était plus intimiste, la seconde a été pensée volontairement de manière grandiose par Chostakovitch qui avait alors déjà orchestré à ce moment-là les Chants et danses de la Mort, Boris Godounov et la Khovantchina de Moussorgski. Lady Macbeth dans sa première rédaction, avec des épisodes plus «natures» voire brutaux, pouvait compter sur un succès plus facile. Ainsi, malgré toutes ses occupations et même quand il était malade, il tenait toujours à être présent aux répétitions au moins deux semaines avant chaque première. Pour ce qui me concerne, les spectacles les plus mémorables demeurent ceux de Riga, Berlin, Zagreb, Londres, Vienne, Kazan, Budapest ou encore Leningrad… Pour Chostakovitch, le plus réussi était celui de Kiev auquel il a assisté peu de temps avant sa mort. C’était, en effet, une représentation extraordinaire, sous la direction de Simonov. Il arrivait souvent à Chostakovitch de penser au destin tragique de son opéra, et le regrettait amèrement car il le considérait comme une de ses œuvres majeures et même, peut-être, la plus importante.

Lire aussi : Irina Chostakovitch. Première partie : Dimitri et Irina

* NDLR : DSCH Publishers vient également de faire paraître un superbe album de photos comportant une moitié d’inédits (textes en anglais et russe).

(1) Gueorgui Vassilievitch Sviridov (1915-1998), musicien autodidacte, a été l’élève de Dimitri Chostakovitch de 1936 à 1941 au Conservatoire de Leningrad.

(2) Mieczyslaw Weinberg (Moïse Samuelovitch Vainberg 1919-1996), compositeur polonais réfugié en URSS en 1939, pays dans lequel il s’installa définitivement. Ami intime de Chostakovitch, ce dernier intervint auprès du redoutable Lavrenti Pavlovitch Beria, chef du NKVD, pour faire libérer Weinberg accusé de «nationalisme juif bourgeois».

(3) Boris Alexandrovitch Tchaïkovsky (1925-1996) a été l’élève de Chostakovitch au Conservatoire de Moscou de 1942 à 1949.

(4) Dimitri Borisovitch Kabalevski (1904-1987), figure dominante de la vie musicale soviétique d’après-guerre, fut secrétaire de l’Union des Compositeurs d’URSS.

(5) Evgueni Alexandrovitch Evtouchenko (né en 1933), poète soviétique devenu dès 1955 porte-parole de la jeunesse post-stalinienne avec La Troisième Neige et Le Carrefour de Zima. Il fut plusieurs fois inquiété par les autorités soviétiques pour son poème Babi Yar et ses prises de positions envers Boris Pasternak et Alexandre Soljenitsine.

Traduit du russe par Edith Lalliard, complété par Martine Gouriou.

Crédit photographique : Irina Chostakovitch à la répétition de la Symphonie n°13 le jour de sa création, Moscou, 18 décembre 1962. © Association Internationale Dimitri Chostakovitch

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