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Une symphonie qui se livre

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 31-I-2007. Gustav Mahler (1860-1911) ; Symphonie n°6 « Tragique ». Orchestre de Paris, direction : Christoph Eschenbach.

Le souffle est coupé et la verve avec lui s’estompe. Que dire après tant d’intensité, de force, de puissance et de vérité ? Mahler peut laisser perplexe, pantois. Hors des cadres traditionnels, d’aucuns cherchent en lui un peu de Wagner, de Richard Strauss et évidemment de Beethoven tandis que d’autres y voient un souffle berliozien. Incontestablement il n’est aucun d’entre eux, mais il en hérite ou les inspire. Musicien de son temps, il possède et joue avec les cadres musicaux romantiques et classiques, mais il n’hésite pas à s’en libérer, à leur imposer sa marque, sans pour autant sortir de son époque musicale. Il se contente avec inspiration et brio de la pousser jusqu’aux extrémités d’elle-même, ouvrant la porte aux générations futures qui lui doivent ce pont extraordinairement génial vers l’atonalité. Si la musique de Mahler n’est pas facile d’abord, c’est peut être précisément parce qu’elle n’appartient qu’à elle-même, tout en étant traversée par bien d’autres. Cette Symphonie n°6 est de ce point de vue particulièrement hermétique et pourtant extraordinairement captivante pour qui cherche à la décrypter. C’en est même un jeu qui nous emporte sans qu’on y prenne garde au fortissimo final. Comme maître du jeu nous a conduit avec talent et grande maîtrise au milieu des îlots de la construction mahlérienne, avec l’assurance du pilote aguerri et sûr de lui. Mahler est avant tout une musique de chef pour chef. Quel instrument peut dire qu’il tient le thème ? Quelle partie de la partition peut affirmer symboliser l’œuvre ? Aucun. Aucun parce que tous. Et c’est là l’extrême complexité de la musique de Mahler, particulièrement dans cette « Tragique », l’orchestre n’est qu’un seul instrument dont le chef joue seul. Chaque partie se trouve imbriquée avec les autres et trouve sa raison d’être et sa justesse, en elle et avec elle. C’est cette unité parfaite que l’ nous a servie mercredi soir. Les îlots que construisait chaque instrument ou groupe d’instruments s’appelaient merveilleusement les uns les autres. A qui prêtait attention, la perfection de ces îlots pouvait se suffire à elle-même, mais elle nous renvoyait ou rappelait sans cesse aux autres groupes qui la complétaient. Alors nous nous trouvions dans un mouvement perpétuel qui telle une rosace se distribuait de lobe en lobe pour nous entraîner au cœur même de l’œuvre. Lorsque pris à ce jeu de décryptage nous découvrons la saveur de chaque couleur instrumentale, il nous faut alors faire l’effort de nous extraire de la construction géniale pour nous laisser conquérir par l’œuvre elle-même dans une écoute d’ensemble qui trouve dès lors sa cohérence interne et sa ligne thématique. Car cette symphonie n’est pas la mort du thématisme, mais l’état le plus achevé de ce duel entre la ligne mélodique et la ligne harmonique. Duel résolu par un équilibre génial d’où les deux sortent non seulement grandis mais définitivement unis, et dont le finale du premier mouvement traduit l’instabilité. C’est à cet équilibre fragile et subtil que Christoph Eschenbach tend durant toute l’interprétation à laquelle il a su donner la profondeur dramatique, sans tomber dans un tragique pathétique qu’au final Mahler lui-même récusait. Les pupitres de basses nous ont tenu en haleine par leur chaleur et leur présence, accompagnant sans exagération ni saturation des brios où ce combat des deux lignes s’exprimait avec force sans jamais être agressifs. Il faut enfin souligner la formidable fluidité des pizzicati des violons dans le second mouvement, la rigueur et l’à propos des percussions qui tous se sont unifiés dans cette ascension finale, laissant le public interdit et surpris de se retrouver dans la salle, tellement il était lui aussi un avec l’orchestre.

Crédit photographique : © Eric Brissard

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