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La violoncelliste Suzanne Ramon, de Budapest à Paris

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A l’occasion de la sortie remarquée de son enregistrement du concerto de Dvorak avec l’Orchestre Philharmonique de Russie dirigé par Constantine Orbelian sous le label Arkes, a accordé un entretien à ResMusica dans son superbe appartement parisien dont elle avoue avec fierté avoir piloté elle-même tous les plans de rénovation.

« J’avais l’instinct très sûr de la musique sans maîtriser sur mon instrument tous les moyens pour en approfondir l’expression. »

C’est à Budapest où elle est née, que débute l’étude du violoncelle qu’elle ne va jamais cesser de travailler avec passion, remportant dès l’âge de dix ans le prix Béla Bartok décerné par la capitale hongroise. Contrainte de quitter son pays en 1956, elle s’installe avec sa famille en Israël où elle poursuit ses études à l’Académie de Musique de Tel-Aviv et donne ses premiers concerts en public. Elle a à peine treize ans lorsqu’elle interprète en public le Concerto de Schumann au Palais des Arts de Tel-Aviv. Lors du concours Casals, elle est remarquée par André Navarra à qui elle joue son programme sans obtenir l’autorisation de concourir – elle n’a pas encore l’âge requis ! – et en 1962 elle obtient une bourse d’étude pour venir travailler au Conservatoire de Paris, dans la classe d’André Navarra avec Philippe Muller et Roland Pidoux comme camarades de promotion. Elle est accueillie par un autre réfugié hongrois, György Cziffra, qui l’héberge dans sa magnifique demeure aux abords de Paris et la traite comme sa propre fille ; elle s’installe alors en France qu’elle n’a pratiquement plus quittée depuis.

ResMusica : Quelles étaient les exigences d’un maître tel qu’André Navarra et quelles « leçons » avez-vous tiré de son enseignement ?

Suzanne Ramon : Lorsque je suis arrivée dans sa classe, je n’avais aucune réflexion sur la technique de jeu du violoncelle, sur le rôle de l’archet, l’action de la main gauche… J’avais l’instinct très sûr de la musique sans maîtriser sur mon instrument tous les moyens pour en approfondir l’expression. J’ai d’ailleurs passé de longues semaines assez terribles à ne faire que des cordes à vide pour corriger ma position d’archet ! André Navarra m’a donné une technique, une solidité de jeu, contrairement à d’autres grands professeurs qui ne vous parlent que d’interprétation. Cette rigueur qu’il exigeait dans la façon d’aborder une œuvre m’a beaucoup fait progresser dans mon travail personnel.

RM : Comment envisagiez-vous votre carrière de violoncelliste à cette époque ?

SR : J’ai d’abord profité au maximum du cursus d’études proposé par le conservatoire en continuant, après mon prix de violoncelle en 1964, un cycle de perfectionnement qui m’a permis de rencontrer Mstislav Rostropovitch venu faire des master class ; j’ai également obtenu le premier prix de musique de chambre avec cette pianiste d’élection que fut Catherine Collard. Je me sentais totalement à l’unisson avec elle ; nous avons beaucoup joué ensemble depuis et j’ai enregistré avec elle en 1990 les Sonates de Brahms, mon premier disque sous le label Arkes (ref. AMDG 030). Contrairement à beaucoup d’autres grands pianistes, Catherine aimait mettre son immense talent au service de la musique de chambre ; depuis sa disparition, je n’ai hélas guère retrouvé cette complicité avec d’autres partenaires pianistes. Pour moi La vraie musique de chambre c’est Fred Astaire et Ginger Rogers, un couple inséparable et totalement complémentaire.

RM : Et une fois les études bouclées ?

SR : Il a fallu que je gagne ma vie…Je suis donc entrée comme violoncelliste du rang à l’Orchestre Philharmonique de Radio France – dirigé à cette époque par Gilbert Amy – où je suis restée dix ans…dix ans d’un travail passionnant lorsque de grands chefs venaient diriger, et dix ans d’abnégation quand votre seul et unique désir est d’être sur le devant de la scène. Je comptabilisais parfois treize heures de violoncelle par jour en essayant de concilier mes deux activités. Je dois avouer cependant que je me sens plus riche intérieurement avec cette expérience à mon actif. Des contrats de plus en plus nombreux m’invitant à jouer dans le monde entier et des projets de disque m’ont permis d’arrêter l’orchestre pour me consacrer à ma carrière de soliste. Lors d’un concert filmé à Lyon où je jouais le concerto d’Elgar sous la direction d’Alain Krivine, j’ai rencontré Alain Duault, alors producteur à la télévision, qui m’a engagé pour plusieurs émissions télévisées – Brahms, Beethoven, Schumann, Elgar – qui bénéficiaient à cette époque d’une très large audience. Il était important pour moi de me faire connaître en France où je résidais désormais.

RM : A quelle époque de sa carrière acquiert-on un Guarnerius de 1690 ?

SR : Lorsqu’on le cherche depuis vingt ans comme je l’ai cherché ! Mais c’est toujours un miracle lorsque cela arrive. Je voulais un instrument italien dont je connaissais le mœlleux et le velouté de la sonorité. Jacqueline Dupré qui était en même temps que moi au conservatoire, dans la classe de Paul Tortelier, m’avait fait essayer son Stradivarius dont la sonorité chaude mais très claire ne correspondait pas tout à fait à mes attentes. Je portais en moi un son idéal qui m’orientait vers autre chose. Un soir de concert à la salle Gaveau, j’ai demandé à Yo Yo Ma que je venais d’écouter avec beaucoup d’admiration, l’adresse à New York de son luthier René Morel. C’est lui, quelques années plus tard, lors d’un de mes voyages à New York, qui a mis entre mes mains ce magnifique Guarnerius dont je recherchais la sonorité sombre, profonde et chaude. Je l’avais trop longtemps désiré pour ne pas ressentir immédiatement les liens profonds qui allaient nous unir pour la vie. Avec ce violoncelle que je découvrais avec émerveillement, c’était comme si nous nous étions cherchés depuis toujours et enfin, retrouvés. Un mois plus tard, je donnais mon premier concert avec mon Guarnerius…

RM : Parmi vos enregistrements qui comptent aujourd’hui une somptueuse intégrale des Suites de Bach gravée en 2000, l’un d’entre eux semble vous attacher tout particulièrement.

SR : Oui, « Back in Budapest » ; c’est un concert live enregistré à Budapest en novembre 2004 par l’orchestre symphonique de la Radio hongroise sous la direction du jeune et brillant chef d’orchestre Philippe Chalendar qui était l’assistant de James Conlon à l’opéra de Paris avant de se fixer en Hongrie. Ce concert marquait mon retour dans ma ville natale où l’on m’invitait à jouer dans la prestigieuse salle de l’Académie Franz Liszt, la plus belle salle de concert de Budapest où j’avais remporté le prix Bartok cinquante ans plus tôt ! ; près de deux cents amis étaient venus du monde entier – des Etats Unis, de France, d’Allemagne, de la Martinique – pour partager cet instant et j’avais choisi, pour cet événement ô combien émouvant pour moi et ma famille, de jouer le concerto de Schumann, une œuvre pleine d’amour, de douleur et de déchirement à travers laquelle j’allais pouvoir pleinement m’exprimer. Ce fut un concert inoubliable. Un souvenir intense et exaltant qui compte dans une carrière d’artiste et que la firme Arkès a bien voulu éterniser. Plus récemment, juste après l’enregistrement du concerto de Dvorak avec l’Orchestre Philharmonique de Russie, nous sommes allés le jouer en concert à Saint-Pétersbourg, dans la grande Salle du Trône du Palais de Philippe le Grand et je crois vraiment qu’on ne peut pas rêver plus bel écrin pour la musique.

RM : Quand aura-t-on le plaisir de vous entendre à Paris ?

SR : J’ai plusieurs projets qui doivent, je l’espère, se concrétiser bientôt. Dans l’immédiat, je suis invitée à donner des master class avec orchestre au Théâtre Impérial de Compiègne, une expérience assez rare aujourd’hui qui permet aux jeunes musiciens de travailler en situation de concert. C’est l’orchestre de l’Oise sous la direction de Thierry Pélican qui viendra répéter avec les solistes à qui j’aimerais faire sentir qu’il y a, dans le jeu avec l’orchestre, la même exigence d’écoute que dans la musique de chambre. C’est aussi l’occasion de parler de projection du son, une dimension qui n’est pas toujours envisageable dans une salle de cours habituelle. Alain Duault sera présent, avec les caméras de la télévision, pour filmer ces séances de travail. Si je n’ai jamais accepté de poste d’enseignement que je trouve incompatible avec une carrière de soliste, j’aime plus que tout ces instants de partage, chaleureux et stimulants où la musique, à la fois médium et révélateur, permet une communication immédiate et profonde entre les êtres ; c’est dans cette perspective que je poursuis ma carrière d’interprète.

Crédits photographiques : © D.R.

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