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Sacré Rossini !

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Gioachino Rossini (1792-1868) : Tancredi. Mise en scène, décors et costumes : Pier Luigi Pizzi. Avec : Raul Gimenez, Argirio ; Daniela Barcellona, Tancredi ; Marco Spotti, Orbazzano ; Darina Takova, Amenaide ; Barbara Di Castri, Isaura ; Nicola Marchesini, Roggiero. Chœur et Orchestre du Mai Musical Florentin (chef de chœur : Piero Monti) direction : Riccardo Frizza. Réalisation : Andrea Bevilacqua. 1DVD TDK. Enregistré le 21 octobre 2005 au Teatro Comunale de Florence. Sous-titrage en anglais, allemand, français, italien, espagnol. Zone 0. 155’.

 

Grand mystère des publications, voici que paraît en DVD la troisième intégrale de Tancredi de Rossini !

Certes, l’œuvre est magnifique, premier des opere serie de prestige du compositeur. Il y souffle, comme dans L’Enlèvement au sérail de Mozart, un vent de jeunesse, d’enthousiasme, mêlé à la maturité du compositeur. Le premier chef-d’œuvre serio de Rossini, en quelque sorte. Mais doit-on rappeler aux programmateurs, aux producteurs, que les chefs-d’œuvre de la maturité, les Maometto II, Mosé in Egitto et autres Armida ne sont jamais donnés en concert, jamais repris en DVD ? Ils sont pourtant à peine plus difficiles à distribuer. Tout en nous consolant avec un rarissime Bianca e Falliero, nous nous désolons sur une Rossini-renaissance avortée une vingtaine d’années plus tard, faute de volonté, faute d’intérêt, faute de relève d’interprètes d’exception.

Ce DVD, fort d’une affiche prestigieuse, méritait quoiqu’il en soit une parution. Reprise florentine d’une production de Pesaro, dotée du meilleur casting possible à l’heure actuelle et d’un metteur en scène archi-connu, l’occasion était à ne pas manquer. Que lui reprocherait-on alors ?

Eh bien peut-être commencera-t-on à s’agacer du metteur en scène. On a beaucoup, beaucoup aimé et vanté , mais après avoir vu pendant des décennies les mêmes escaliers de marbre, les mêmes colonnes blanches, les mêmes costumes, rouge pour le héros, blanc ou noir pour les autres, les mêmes postures hiératiques, on se dit qu’il est temps de passer à autre chose !

Autre point noir : les injures faites à la partition : pourquoi, dans une production pourtant estampillée « festival Rossini », le sublime air d’Argirio, « Ah ! segnar invano io tento » est-il manquant ? Pourquoi le rôle de Roggiero, écrit pour une chanteuse en travesti, est-il confié à un abominable falsettiste ? Rappelons que Rossini n’écrivit qu’une seule fois pour un castrat, et qu’épouvanté par l’attitude de divo de celui-ci, il jura de ne plus recommencer ! Questions de détail, peut-être, mais fortement irritantes.

Au niveau de la distribution, nous retrouvons avec attendrissement l’Argirio sans rival des années 1980-90, Raul Gimenez. Si maintenant ses cheveux grisonnent et sont font plus rares, le temps ne semble pas avoir eu de prise sur l’instrument, toujours véloce et stylé. Raison de plus pour lui conserver son deuxième air. Belle découverte de la basse Marco Spotti : le rôle du méchant Orbazzano est important dramatiquement mais court vocalement, n’étant même pas gratifié d’un air. On discerne cependant une voix joliment timbrée, et une imposante autorité scénique. Talent à suivre.

Darina Takova est de nos jours une des principales interprètes rossiniennes, et effectivement, vocalement, tout y est. Pas une note ne manque, pas une vocalise n’est savonnée. D’où vient alors notre peu d’enthousiasme ? Principalement d’un manque d’âme. On aurait préféré moins de perfection technique, mais la rouerie et le piquant d’une , le charme et la grande classe d’une Lella Cuberli ou même la fragilité touchante d’une . Rien de tout cela ici si ce n’est une perfection glacée, à l’instar de la mise en scène.

Jolie et charnue, dans tous les sens du terme, l’Isaura de . est à l’aise comme dans des charentaises dans les rôles de travesti rossinien. On ne peut que répéter nos propos pour son récent Falliero : il n’existe qu’une seule Marylin Horne par siècle, et l’héritage est lourd pour celles qui viennent à la suite. Mais Barcellona, loin de démériter, connaît son bel canto sur le bout des doigts, des belles messe di voce de son air d’entrée à sa mort douce-amère.

Car, bien entendu, c’est la fin tragique qui a été choisie. Rappelons qu’à l’époque de la création, faire mourir un personnage sur scène était des plus inconvenant, la bienséance appelant un dénouement heureux et moral. Rossini rêvait pourtant d’une fin dramatique, la composa, mais ne parvint jamais à l’imposer, revenant par la force au lieto fine. Le final tragique tomba dans l’oubli, et la partition disparut, jusqu’à son exhumation en 1974. Notre époque, toujours culturellement marquée par le romantisme du XIXe siècle, l’adopta…jusqu’à faire disparaître la fin heureuse ! Voici le lot des précurseurs…Sacré Rossini !

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