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Vipern de Christian Jost, une œuvre pour le XXIe siècle

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Berne. Stadttheater. 15-IV-2007. Christian Jost (né en 1963) : Vipern, opéra en quatre actes sur un livret de l’auteur et de Tim Coleman. Création suisse. Mise en scène : Eike Gramms. Décors et costumes : Gottfried Pilz. Avec : Eilana Lappalainen, Béatrice ; Claudio Otelli, De Flores ; Pier Dalas, Vermandero, le père de Béatrice ; Robin Adams, Alsemero, le fiancé de Béatrice ; Arkadius Burski, Antonio, l’idiot ; James Elliott, Jasperino ; Vilislava Gospodinova, Diaphanta ; Andres del Castillo, Alonzo, soupirant de Béatrice ; Ivaylo Ivanov, Tomazo, frère d’Alonzo ; Udo Holdorf, Alibio, le docteur ; Anne-Florence Marbot, Isabella, sa femme ; Hebe Dijkstra, Maria ; Kertin Rasche, Anett Rest, Silvia Œlschläger, Les trois folles. Berner Symphonieorchester, direction : Hans Drewanz.

La meurtrière roule en Porsche. Ce pourrait être le titre d’un roman d’Agatha Christie ou de Simenon, ce n’est que l’image laissée par le formidable opéra du compositeur créé en première suisse à l’opéra de Berne. Avec un livret digne des plus sombres scénarios qui alimentent l’art lyrique et une musique dense d’inspiration « chostakovienne », le compositeur allemand donne à la musique de ce siècle une œuvre majeure. Sans être l’opéra d’une seule personne ou comme c’est plus souvent le cas, d’un nombre de protagonistes opérant à des niveaux identiques, crée de « vrais » personnages, dont l’importance scénique cristallise le scénario dans une logique théâtrale implacable.

La pièce de (1580-1627) et (1585-1642) The Changeling [L’Idiot], raconte l’irrésistible ascension criminelle de Béatrice. Armant le bras d’un serviteur demeuré, elle ordonne les meurtres autour d’elle. Une poursuite sanguinaire parsemée de cadavres qui l’entraîneront dans sa propre chute. Découverts, les deux complices, devenus amants, ne pourront que se séparer dans la mort. Alors qu’elle plante un poignard dans le ventre de son amant, elle proclame » J’étais la lame, il était le manche ».

, inspiré grâce à la densité de l’intrigue, signe une mise en scène claire et cohérente. Transposant ce bain de sang au sein d’une société actuelle, le metteur en scène fait toucher du doigt l’inimaginable. Ouvrant la scène avec une foule d’indifférents plus occupés à consulter leurs messages SMS et à converser sur leurs téléphones portables que de voir la déchéance qui les entoure, nous plonge dans la réalité d’une société décadente. Côtoyés par l’horreur, personne ne se sent concerné. Un plateau tournant et de grands panneaux de plexiglas noir suffisent à créer ses atmosphères.

Apparaissant au volant d’une magnifique Porsche décapotable, Béatrice construit peu à peu son dessein meurtrier. Profitant de son allure, elle se joue des hommes qu’elle tient sous sa coupe. Tout lui est dû. Elle n’accepte que son fait, que ce qu’elle désire. La plantureuse (Béatrice) empoigne son personnage avec une rare détermination. Tantôt enjôleuse, toujours calculatrice, elle met chacun à ses pieds, prenant ou rejetant qui bon lui semble. Se coulant dans son rôle, la soprano développe une énergie vocale impressionnante, parfois même excessive. Peut-être qu’une incarnation plus subtile, moins imposante aurait été mieux adaptée à la perversité du personnage. Comme au dernier acte lorsque, psalmodiant une cantilène inspirée de l’esprit d’un negro spiritual, elle prend conscience des ravages de sa perfidie.

Porté par la musique traduisant la violence, la scène bernoise révèle un (De Flores) artiste d’exception. En campant l’exécuteur des basses œuvres de Béatrice, le baryton crée un personnage complexe de brutalité et de détresse mentale. Courbé vers l’avant, comme paralysé dans le mouvement, une plaie du visage sans cesse réouverte d’un geste autistique de la main, il incarne la timidité renfermée des pervers. Dans un langage vocal magnifique, admirable de simplicité, de précision et d’expression, il campe le déséquilibre avec un art théâtral consommé qu’on lui avait déjà reconnu dans son interprétation du rôle-titre de Galilée de Michael Jarrell à Genève.

Les autres protagonistes, eux aussi, galvanisés par l’œuvre de et par la potentialisation qu’en érige la mise en scène d’, se surpassent. A commencer par le (toujours) excellent baryton (Alsemero, le fiancé de Béatrice) capable de se rendre aussi crédible dans un opéra de Mozart que dans des œuvres contemporaines.

Alors que la dernière scène de l’opéra réunit l’entier des protagonistes et le chœur autour du corps sans vie de De Flores sur lequel Béatrice se lamente, c’est un rédempteur « Amen » qui s’élève à la manière d’un oratorio, comme une libération du Mal par la mort.

Incontournable baguette des œuvres contemporaines données au Stadttheater de Berne, le chef d’orchestre porte la musique de Christian Jost aux sommets de l’expressionnisme avec un lui-même déterminé.

Prochaines représentations : Les 28 et 30 avril et les 2, 8 19 et 25 mai 2007.

Crédit photographique : © Annette Boutellier

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Berne. Stadttheater. 15-IV-2007. Christian Jost (né en 1963) : Vipern, opéra en quatre actes sur un livret de l’auteur et de Tim Coleman. Création suisse. Mise en scène : Eike Gramms. Décors et costumes : Gottfried Pilz. Avec : Eilana Lappalainen, Béatrice ; Claudio Otelli, De Flores ; Pier Dalas, Vermandero, le père de Béatrice ; Robin Adams, Alsemero, le fiancé de Béatrice ; Arkadius Burski, Antonio, l’idiot ; James Elliott, Jasperino ; Vilislava Gospodinova, Diaphanta ; Andres del Castillo, Alonzo, soupirant de Béatrice ; Ivaylo Ivanov, Tomazo, frère d’Alonzo ; Udo Holdorf, Alibio, le docteur ; Anne-Florence Marbot, Isabella, sa femme ; Hebe Dijkstra, Maria ; Kertin Rasche, Anett Rest, Silvia Œlschläger, Les trois folles. Berner Symphonieorchester, direction : Hans Drewanz.

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