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Mahagonny à Nancy : Grandeur (sans Décadence)

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Nancy. Opéra National de Lorraine. 26-IV-2007. Kurt Weill (1900-1950) : Aufstiegt und fall der stadt Mahagonny, opéra en trois actes sur un livret de Bertold Brecht. Mise en scène : Philipp Himmelmann. Décors : Elisabeth Pedross. Costumes : Petra Bongard. Lumières : Davy Cunningham. Avec : Renée Morloc, Léocadia Begbick ; Robert Wörle, Le Fondé de Pouvoir ; Randall Jakobsch, Moïse la Trinité ; Helena Juntunen, Jenny Hill ; Albert Bonnema, Jim Mahoney ; Francisco A. Almanza, Jack O’Brien ; Nabil Suliman, Billy Tiroir-Caisse ; Till Fechner, Jœ ; Tadeusz Szczeblewski, Tobby Higgins. Chœur de l’Opéra National de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell). Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy, direction : Paolo Olmi.

Opéra National de Lorraine

serait-il à la mode ? Il faut le croire, si l’on en juge par l’accueil fait à l’Opéra de Los Angeles à la production de Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, dirigée pour l’occasion par James Conlon. Tout ce que le gratin d’Hollywood compte de meilleur avait fait le déplacement au Dorothy Chandler Pavillon pour entendre et voir l’opéra de , qui fut créé le 9 mars en 1930 à Leipzig, avant que le compositeur, classé « Kulturbolschewist », ne soit forcé d’émigrer avec l’arrivée au pouvoir des Nazis.

L’Opéra National de Lorraine misait gros avec cette nouvelle production de Mahagonny, qui sera reprise en mai au Grand Théâtre de Luxembourg, capitale européenne de la Culture 2007. Et l’Opéra National de Lorraine a réussi un grand coup !

Mahagonny, c’est la « ville piège » fondée par Léocadia Begbick, Moïse-la-Trinité et Fatty-le-Fondé-de-pouvoir, échappant aux autorités de leur pays ; une ville où l’on vend du bonheur, une ville où l’argent est roi. , metteur en scène qui avait déjà dirigé un Rosenkavalier décapant à Nancy, nous plonge encore une fois dans un contexte indéfinissable, à mi-chemin entre des costumes kitsch des années 1970 et les technologies de notre temps. Dans un pseudo-club de vacances plein de guirlandes dorées, on accueille des filles, bien dévêtues, et bientôt des hommes : Jim Mahoney, Billy Tiroir-Caisse, Jack O’Brien et Jœ-le-Loup-d’Alaska. Double stupéfaction du public (et coup de génie du metteur en scène), quand les quatre compères se lèvent de la salle pour rejoindre la scène, et quand les danseuses en porte-jarretelles de Mahagonny charment les spectateurs en plein théâtre. Bertold Brecht, le librettiste, ne parlait-il pas de « théâtre épique et didactique », destiné à éveiller et stimuler le spectateur ?

Ceux qui ont la chance de vivre à Mahagonny achètent le bonheur, qui passe par les filles dont la belle Jenny, et par l’alcool bon marché. Mais Jim se lasse vite de cet environnement stigmatisé par ces hommes passifs, allongés sur des transats de plage, buvant des cocktails, payant à la Veuve Begbick, grand maître de Mahagonny, l’illusion d’un bonheur (trop) parfait.

Mais lorsqu’un haut-parleur futuriste, tout droit descendu de Spoutnik, annonce la venue d’un cyclone sur Mahagonny, Jim en profite pour promulguer la fin des interdits ; les protagonistes évoluent alors dans une atmosphère entre l’hystérie et la folie multiforme (du zen au rap…), en attendant la « fin ».

Le cyclone contourne finalement Mahagonny qui passe du statut de ville de l’interdit à celui de ville où « tout est permis ». Mais cela marque aussi le début de sa décadence… Jack qui s’empiffre meurt dans son bonheur ; Jœ perd la vie dans un combat de boxe face à Moïse, et Jim se retrouve ruiné. Ce second acte se joue dans un merveilleux décor mobile, qui dévoile à chaque scène un élément de la nouvelle devise de Mahagonny : « on s’empiffre, on baise, on joue, et on se saoule »…

La Begbick arrête Mahoney qui ne peut payer ses consommations ; après un simulacre de procès organisé par les trois fondateurs-juges en robe rose, il est condamné à mort. Certes, Jim a trouvé les lois du bonheur, mais il a commis le crime le plus horrible, il n’a plus d’argent… Vision prémonitoire du « roi Dollar » ? Peut-être, mais au moment où Mahagonny achève unanimement et cruellement Mahoney, on apprend que Bénarès, l’autre ville idéale, a été détruite. C’est alors une autre question qui se formule implicitement : le paradis mène-t-il à l’enfer ? Qu’importe en fait de conclure à un épilogue moralisant, car comme le chante le chœur, « si cette ville de Mahagonny [a existé], c’est que tout le monde est malade ». Et c’est peut-être la seule idée qui importait à Weill et à Brecht…

Dans la superbe production proposée à l’Opéra National, on a pu entendre quelques voix connues du public nancéien : Randall Jakobsch, voix puissante et animée, incarnant un Moïse « plus vrai que nature » ; , qui a réellement le physique de l’emploi, a donné à Jenny une voix « sulfureuse » et quelquefois rocailleuse, des plus intéressantes (superbe Alabama Song… ) ; ou encore Till Fechner et Nabil Suliman, aux rôles rendus irrésistiblement comiques… Albert Bonnema s’est révélé irréprochable dans le rôle de Jim : remarquablement à l’aise et détendu, voix claire et déliée, il a su exprimer les tiraillements profonds de son personnage, face à en une Veuve Begbick acariâtre et déjantée dans son costume turquoise. Sans oublier Francisco Almanza, ce Jack O’Brien qui meurt « heureux », étouffé dans ses spaghetti, ou encore Robert Wörle en Fondé de pouvoir… Les voix étaient à la hauteur du spectacle visuel et musical grandiose.

Pour sa première production en tant que Directeur Musical, le chef a fait forte impression. Dans un répertoire qui lui est pourtant plutôt inhabituel, il a su tenir d’une main de maître un Orchestre Symphonique et Lyrique visiblement bien préparé et enjoué. Geste carré mais dynamique, battue stricte mais élégante, le Maestro réussit à motiver ses pupitres pour faire ressortir toute la modernité et la force de sentiments de la musique de Kurt Weill. Une musique harmoniquement moderne, avec quelques accents jazzy (prémonitoires de l’exil américain ?), et de merveilleuses séquences d’une pureté digne des grands symphonistes allemands ; rien d’étonnant, car dans Mahagonny, Kurt Weill, compositeur de son siècle mais loin du style de son compatriote Richard Strauss, met en musique son temps et son symbole, la Ville.

Les grands vainqueurs de cette production sont cependant et son équipe, qui avaient été quelque peu chahutés par certains critiques pour leur Rosenkavalier de 2005 ; le metteur en scène fait ici de Mahagonny la représentation d’un bonheur utopique de la fin du XXe siècle, et de ses contradictions ; le tout souvent en clin d’œil à Brecht, à sa « Verfremdung » (distanciation), et à ses fameuses pancartes, qui sont un élément essentiel dans la production nancéienne, stigmatisant les interdits qui ne seront jamais explicitement exprimés.

Mais que le temps passe vite à Mahagonny… pardon, à l’Opéra National de Lorraine. Il nous faut à regret quitter la ville imaginaire, puisque comme nous le rappelle le chœur, « on ne peut rien […] pour nous » ! Mais quelle joie, dans notre Mahagonny des plaisirs à nous, la Place Stanislas, d’entendre des spectateurs conquis siffloter « Oh Moon of Alabama, we now must say goodbye… ».

a parié juste avec cette production qui restera dans les annales : toutes nos félicitations à son équipe, à Philipp Himmelmann, à et à ses musiciens, et aux chanteurs… et merci à Kurt Weill et à Bertold Brecht pour cette œuvre merveilleuse, injustement méconnue, qui nous invite à réfléchir sur notre propre bonheur. Et sur notre époque actuelle…

Crédit photographique : © Ville de Nancy

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Nancy. Opéra National de Lorraine. 26-IV-2007. Kurt Weill (1900-1950) : Aufstiegt und fall der stadt Mahagonny, opéra en trois actes sur un livret de Bertold Brecht. Mise en scène : Philipp Himmelmann. Décors : Elisabeth Pedross. Costumes : Petra Bongard. Lumières : Davy Cunningham. Avec : Renée Morloc, Léocadia Begbick ; Robert Wörle, Le Fondé de Pouvoir ; Randall Jakobsch, Moïse la Trinité ; Helena Juntunen, Jenny Hill ; Albert Bonnema, Jim Mahoney ; Francisco A. Almanza, Jack O’Brien ; Nabil Suliman, Billy Tiroir-Caisse ; Till Fechner, Jœ ; Tadeusz Szczeblewski, Tobby Higgins. Chœur de l’Opéra National de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell). Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy, direction : Paolo Olmi.

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