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Fontaine-les-Dijon, église Saint-Bernard 11-V-2007. Office des ténèbres du Vendredi Saint. Plain-chant : Antienne Astiterunt reges terræ, Quatrième et Cinquième Leçon. Marco Antonio Ingegneri (1547-1592) : Première, Deuxième et Troisième Leçon. Carlo Gesualdo (1560-1613) : Répons 1, 2, 3, 4 et 5, Sixième Leçon, Répons 6 et Cantique de Zacharie Benedictus Dominus Deus Israel. Ensemble Gilles Binchois : Anne-Marie Lablaude et Anne Delafosse, soprani ; Jan Thomer, alto ; Gerd Türk et David Munderloh, ténors ; Joël Frederiksen, basse et Dominique Vellard, ténor et direction.

Des instants de force, mais aussi de raffinement, des instants de chaleur humaine et de spiritualité, des instants d’intense émotion, voilà ce que nous avons ressenti à l’écoute de l’ dans une petite église gothique bourguignonne, surtout quand ce cadre est proche du lieu de naissance de Saint Bernard, le grand abbé cistercien. Pourtant le programme du concert peut sembler rude : Gesualdo, Ingegneri, Office des ténèbres… Mais non, c’est un sentiment de beauté que les sept chanteurs réussissent à faire passer d’une manière poignante au sein du public.

En outre, mettre en parallèle deux visions radicalement différentes de l’Office des Ténèbres mais datées de la même période, cela est audacieux sur le plan intellectuel ; c’est le but que se fixent depuis sa création les initiateurs du Festival « Meslanges de Printemps », dont le concert de Fontaine est le premier d’une série de six. Mettre en parallèle des œuvres anciennes ou des œuvres issues de cultures différentes, ou même des visions différentes du même sujet, c’est comme le dit Dominique Vellard, « établir des ponts ». Tout oppose Ingegneri et Gesualdo sur le plan musical, mais dans ce concert c’est le texte qui sert de pont.

Marc’Antonio Ingegnieri, surtout connu comme maître de mais avant tout maître de chapelle à Crémone, est l’auteur de Madrigaux et de pièces de musique sacrée : celles-ci sont marquées par un certain conservatisme épuré, correspondant aux directives énoncées lors du Concile de Trente. On a d’ailleurs souvent cru que ses Répons pour la Semaine Sainte avaient été écrits par Pierluigi da Palestrina.

, prince de Venosa, napolitain fortuné un peu plus jeune, s’est retiré sur ses terres où il peut cultiver sa mélancolie dépressive. Ses madrigaux et ses pièces sacrées ont posé beaucoup de questions aux compositeurs du XXe siècle, fascinés par son style très original, et notamment à qui a orchestré et complété certaines de ses œuvres. C’est un musicien bien de son temps, qui utilise l’écriture harmonique et contrapuntique, mais en même temps il pousse le madrigalisme expressif dans ses ultimes retranchements. Ne subissant grâce à son rang social aucune contrainte matérielle, il a donc la liberté de dire ce qu’il veut comme il le veut : de tempérament excessif et sombre, il se sent autorisé à user d’accords bizarres et de chromatismes poussés lorsque le sens littéral du texte le demande. L’Office des Ténèbres utilisant les textes les plus dramatiques, il nous offre ici les exemples les plus frappants du style de sa maturité. Si on compare avec la peinture de son temps, on peut dire qu’il est à la fois maniériste et caravagesque et les épisodes dramatiques de son existence le rapprochent encore plus du grand peintre qui se réfugie à cette époque à Naples.

Dans le premier Répons, on se sent entraîné dans la forêt inextricable du contrepoint, perdu et encerclé par des sortes de lianes sonores dont on ne comprend le sens qu’à la fin de la séquence musicale. Lisons alors le texte : « Tous mes amis m’ont abandonné… Mes ennemis me dressent des embûches ». C’est bien grâce à la qualité des voix de l’ensemble et à sa grande maîtrise de la polyphonie que nous devons de percevoir cette angoisse. D’une manière générale les Répons de Gesualdo racontent des moments de la Passion et soulignent les instants de doute du Christ. Le musicien napolitain joue des couleurs d’accords contrastées, avec des timbres opposés fondés sur des différences d’effectifs des interprètes, sur des rythmes différents et quelques vocalises.

Les Lamentations de Jérémie d’Ingegneri sont chantées à quatre voix d’hommes dans la première partie. Ce très beau texte biblique évoquant la chute de Jérusalem est illustré avec sobriété par un style d’écriture en faux-bourdon. Dans la seconde partie, les Lamentations sont interprétées en plain-chant par un soliste, toujours en alternance avec les Répons de Gesualdo, dont le texte semble être postérieur aux Ecritures.

L’assurance vocale dont fait preuve l’Ensemble Gilles Binchois permet de faire passer le message spirituel et donne une impression de foi intense, quasi triomphante. Le Cantique de Zacharie (le père de saint Jean-Baptiste, et non le prophète), dans lequel alterne ses solos avec les interventions du chœur, conclut cependant sur un message apaisé : « Ce soleil levant nous est venu visiter du ciel pour éclairer ceux qui étaient ensevelis dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort, et conduire nos pas dans le chemin de la paix ».

Crédit photographique : DR

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Fontaine-les-Dijon, église Saint-Bernard 11-V-2007. Office des ténèbres du Vendredi Saint. Plain-chant : Antienne Astiterunt reges terræ, Quatrième et Cinquième Leçon. Marco Antonio Ingegneri (1547-1592) : Première, Deuxième et Troisième Leçon. Carlo Gesualdo (1560-1613) : Répons 1, 2, 3, 4 et 5, Sixième Leçon, Répons 6 et Cantique de Zacharie Benedictus Dominus Deus Israel. Ensemble Gilles Binchois : Anne-Marie Lablaude et Anne Delafosse, soprani ; Jan Thomer, alto ; Gerd Türk et David Munderloh, ténors ; Joël Frederiksen, basse et Dominique Vellard, ténor et direction.

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