Bastien et Bastienne du Vaudeville au Conte initiatique

Festivals, La Scène, Opéra

Saint-Céré. Théâtre de l’usine. 6-VIII-2007. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Bastien et Bastienne, opéra comique en un acte ; textes de Johann Müller et Friedrich Wilhem Weiskern. Mise en scène de Michel Fau ; décors, costumes, lumières de Patrice Gouron. Avec Blandine Arnould, Bastienne ; Raphaël Brémard, Bastien ; Jean-Claude Sarragosse, Colas. Quatuors à cordes du Festival : Frédéric Haffner, violon 1 ; Thomas Vosluisant, violon 2 ; Marie Kuchinski, alto ; Anne-Sophie Boissenin-Piquion, violoncelle ; Corine Durous, direction et piano.

Festival de Saint Céré 2007

Lorsque le temps est à l’orage et qu’il nous prive des soirées en plein air dans l’un des châteaux surplombant la charmante ville de Saint Céré, le repli se fait à l’Usine, un petit théâtre tout en bois, peu confortable mais sympathique, construit sur le site d’une ancienne usine de malles ; un théâtre populaire, comme pouvait l’être celui de Schikaneder à Vienne, qui mettait ce soir Mozart à l’affiche, non pas la Flûte enchantée mais le premier Singspiel du compositeur âgé de douze ans, Bastien et Bastienne dans une version pour quatuor à cordes et piano. Les lutrins d’époque, les instrumentistes costumés sur le devant de la scène et l’éclairage intimiste nous plongeaient dans une atmosphère XVIIIèmiste, hormis le piano à queue quelque peu anachronique dans un répertoire appelant davantage les sonorités plus discrètes du piano forte.

Ecrit en 1768 à Vienne lors de son troisième voyage dans la capitale, Bastien et Bastienne est une commande du célèbre magnétiseur Franz Anton Mesmer qui en assurera la création le 1er Octobre de la même année, dans le petit théâtre construit dans son jardin. Le livret de Friedrich Weiskern est une adaptation allemande d’un vaudeville du couple Favart, Les Amours de Bastien et Bastienne qui parodiait l’opéra de Jean-Jacques Rousseau Le devin du village. Mais la Querelle des bouffons, qui divisait les esthètes français à cette époque, semble bien oubliée dans cette version allemande qui infléchirait davantage l’intérêt du propos vers le goût du Merveilleux dont Mozart enchantera sa flûte quelque 23 ans plus tard.

Tel que l’imagine dans son astucieuse mise en scène, Bastien et Bastienne est une Bergerie vue sous l’angle de la noblesse de l’époque, au sein d’une nature stylisée (quelques bosquets vert tendre occupent la scène), dans le bon goût de la société de l’ancien régime et comme fleurie des mains mêmes de Marie-Antoinette : la jeune Bastienne, toute poudrée et enrubannée exhibant son bâton fleuri, semble sortir tout droit des studios de Sofia Coppola ! Le torse à moitié dénudé, Bastien le volage apporte cette touche de négligé qui sied à une Pastorale du XVIIIe tandis que le docte Colas, en chausses et perruque, use certes de sa magie mais fait davantage penser au personnage diabolique de Don Alfonso dans Cosi Fan Tutte, tirant les ficelles du jeu amoureux entre les deux tourtereaux. C’est de cette « Comédie humaine » dont nous parle déjà Mozart, traitant du couple et de sa fragilité, du désir et de la séduction, de la vie et de la mort (comme Papageno, Bastien se met la corde au cou !) ; un étonnant raccourci des thèmes qu’il développera dans ses opéras à venir.

La version présentée ce soir, incluant sous la responsabilité de Corinne Durous, maître d’œuvre musical, quelques ajouts comme cette Ariette chantée par Bastien : « dans un bois solitaire » ou le Quatuor à cordes K. 80 joué en guise d’ouverture par les solistes du Festival, cette version-là, donc, se joue à trois chanteurs-comédiens ; une double tâche délicate pour les artistes, qui sont ici d’abord des chanteurs, mais assumée avec maîtrise même s’il est difficile, dans cet ouvrage de jeunesse, de saisir le lien dramaturgique qui relie le texte parlé à la musique. Le duo Blandine Arnould et n’en est pas moins touchant ; mais ce sont les qualités mozartiennes de leurs voix qui nous séduisent : légère et joliment timbrée pour Blandine Arnould, flexible et pleine d’énergie pour son partenaire, évoquant souvent dans ses allures badines les tournures d’un Papageno. Très présent sur la scène du Festival (on l’appréciait la veille dans La Traviata), Jean-Claude Sarragosse troque ici son habit de docteur pour celui de magicien et campe avec autorité le personnage central de Colas dont la prestance physique et vocale en impose aux deux amoureux.

Lorsque nous dit dans sa « note d’intention » que Bastien et Bastienne est bien plus qu’une « Pastorale adolescente », charmante et légère, il faut rappeler que, chez Mozart, la vérité sort souvent de la bouche des adolescents : c’est un fou celui qui met lui-même un terme à sa vie, nous dit Bastien, et dans ce mélange de rires et de larmes, de légèreté et de gravité, c’est déjà toute l’ambiguïté mozartienne qui s’exerce en filigrane et donne à ce vaudeville – dramma giocoso – des allures de conte initiatique dont la Flûte enchantée sera l’accomplissement.

Crédit photographique : © Saint Céré, DR

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