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L’Enfance du Christ par Pierre Cao, drame et naïveté

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble, Opéra

[Dijon]. Auditorium, 10-X-2007. Hector Berlioz (1803-1869) : L’enfance du Christ, trilogie sacrée créée à Paris en 1854. Avec : Angélique Noldus, Marie ; Werner van Mechelen, Hérode et saint Joseph ; Eric Huchet, le récitant ; François Rougier, le centurion ; Jean-Christophe Jacques, Polydore ; Hubert Dény, le père de famille. Chœur Arsys Bourgogne et Orchestre du Duo Dijon, direction musicale : Pierre Cao.

Le titre Trilogie sacrée donné par justifie pleinement la façon dont ce compositeur envisage l’enfance du Christ ; non pas comme un récit linéaire, mais comme une succession de tableaux. Ce parti pris est défendable, et lui-même l’a d’ailleurs revendiqué lors de l’exécution de la Damnation de Faust, qui est construite de la même façon. Mais cette démarche présente un risque, et on a du mal à ne pas être frappé par l’aspect décousu de l’œuvre. La direction cohérente et précise de ne peut faire disparaître totalement ce travers.

Envisagée comme une bergerie biblique écrite dans une langue archaïsante par le musicien, L’Enfance du Christ est d’abord une évocation suave de la Sainte Famille : Marie et Joseph, timides et confiants, fuient, guidés par les anges, le massacre ordonné par Hérode, se reposent avec l’âne dans le désert, et implorent l’asile à Saïs où ils sont tout d’abord repoussés. Le rôle peu sympathique du roi Hérode est assuré par avec conviction et beaucoup de musicalité.

Les trois volets de la partition contiennent de charmants passages exprimant une religiosité qui peut paraître un peu sucrée ou assez pure suivant la sensibilité de l’auditeur. En décembre 1854, ces passages sont pourtant ceux qui séduisirent le plus le public, composé il est vrai « de bon nombre d’ecclésiastiques ». On parle avec émotion de « pastorale évangélique » et on déclare : « c’est religieux et élégant ». Berlioz persifle dans l’ombre : « ainsi je suis devenu bon enfant, humain, clair, mélodique ; je fais enfin de la musique comme tout le monde. » Mais « cette petite composition, ma petite sainteté » obtient un succès « offensant, révoltant pour les (compositions) aînées ».

Et pourtant cette suavité quasi saint-sulpicienne ne lui va pas si mal. Le chœur Arsys Bourgogne, que fait travailler avec une efficacité confirmée, rend admirablement l’aspect éthéré de la fin de la première partie, tout en se servant des effets spatiaux chers à Berlioz : le chœur de femmes en coulisse accompagné par l’orgue avait alors séduit le public et nous enchante encore. Le son homogène du chœur à voix mixtes fait merveille dans le célèbre Adieu des Bergers, soulignant son côté naïf et tendre par une écriture à la fois archaïsante et populaire. Le chœur conclut l’œuvre sur une méditation a cappella d’une façon extrêmement émouvante : « ô mon âme, pour toi que reste-t-il à faire, qu’à briser ton orgueil devant un tel mystère ? » Les voix masculines et féminines s’entrelacent dans ce final en mettant en valeur les lignes mélodiques, et dialoguent avec le narrateur Eric Huchet, plein de simplicité et d’émotion retenue. La scène dans la crèche nous a en revanche paru plus mièvre et la diction timide de Marie ne réussit pas à la sauver de la fadeur, malgré les interventions piquantes des bois.

Berlioz a toujours excellé dans les passages dramatiques, dans ses œuvres symphoniques comme dans ses œuvres lyriques, et c’est encore par ceux-ci qu’il nous étonne dans L’Enfance du Christ. Le songe d’Hérode regorge de trouvailles comme la marche nocturne qui crée une impression de tension grâce aux entrées fuguées dispersées sur les ostinati en pizzicati des basses. L’orchestre a aussi le privilège d’exécuter la danse des devins sur un rythme à sept temps quasi stravinskien et la fugue symbolique de la fuite en Egypte en mode de ré. L’orchestre du Duo fournit là un travail fort honnête mais on aimerait peut-être un peu plus de fougue pour servir la musique de Berlioz.

Ce musicien adore surprendre ; il nous sert dans le dernier volet une pièce de musique de chambre sensée illustrer la chaleur de l’accueil que reçoit la Sainte Famille chez le charpentier égyptien. Ce trio féminin des deux flûtes et de la harpe est absolument rafraîchissant. A la fois tendre, naïve, dramatique et foisonnante de trouvailles allant à l’encontre des règles établies, cette œuvre hybride délivre un message curieusement actuel où les enfants d’Israël sont accueillis par ceux d’Ismaël et où le Sauveur doit sa survie à un « infidèle ». Merci à Pierre Cao d’avoir su faire revivre cette œuvre un peu trop méconnue.

Crédit photographique : Chœur Arsys Bourgogne et Orchestre du Duo Dijon © DR

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