Regards sur le défunt Chostakovitch

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Salle Cortot. 09-X-2007. Sulkham Tsintsadze (1925-1991) : Quatuor n°9 DSCH « in memoriam Dimitri Chostakovitch » (création française) ; Léos Janaček (1854-1928) : Quatuor n°1 « Sonate à Kreutzer » ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Quintette pour quatuor à cordes et piano en sol mineur op. 57. Quatuor Arpeggione : Isabelle Flory, violon I ; Nicolas Risler, violon II ; Artchyl Kharadze, alto ; Alexandre Tchidjavadze, violoncelle. Guigla Katsarava, piano.

Inconnu en France, le compositeur géorgien Sulkham Tsintsadze (1925-1991) fut une figure marquante de la musique de cette République du temps de son intégration à l’URSS. A côté de ses rôles officiels, Président de l’Union des Compositeurs de Géorgie, directeur durant vingt-cinq ans du Conservatoire de Tbilissi, il composa opéras, opérettes, symphonies, concertos, de la musique de film et un cycle de douze quatuors à cordes dont le neuvième est dédié à Chostakovitch et donné ici en création française.

Le , qui depuis sa création en 1998 s’était principalement illustré dans la défense du répertoire contemporain européen et nord-américain, s’ouvre depuis 2006 aux compositeurs de l’Est. Une évolution qui s’explique par le renouvellement de sa formation qui intègre désormais deux musiciens géorgiens, Artchyl Kharadze à l’alto et Alexandre Tchidjavadze au violoncelle. L’altiste a joué pendant seize ans au sein du Quatuor de Tbilissi, lui-même dédicataire du Quatuor n°11 de Tsintsadze, et garantit donc une interprétation idoine des intentions du compositeur. Pour le quatuor à la mémoire de Chostakovitch, Tsintsadze structure très logiquement sa composition sur le motif DSCH (ré, mi bémol, do, si) qui représente les initiales du compositeur. Un motif que Chostakovitch avait utilisé pour se représenter dans son Quatuor n°8, de loin le plus célèbre des quinze qu’il a composés. La familiarité, l’appartenance à un même univers artistique entre les deux compositeurs est palpable et rend la pièce particulièrement intéressante car elle offre un regard extérieur sur Chostakovitch, mais provenant d’un artiste qui sait les épreuves que son confrère a subies. D’une facture austère, rude même, la musique ne se fait virtuose que dans un registre grinçant et accusateur, dénonçant les épreuves insensées qu’a pu traverser Chostakovitch. Le motif DSCH est repris une multiplicité de fois sous diverses formes, souvent tragiques ou mélancoliques, et toujours dans une tonalité et un esprit en adéquation avec son sujet. Au-delà des fonctions officielles qu’on put avoir Chostakovitch et Tsintsadze, le Quatuor n°9 de ce dernier est un hommage sincère et juste à un immense artiste en prise avec un régime totalitaire.

Stylistiquement, les Arpeggione sont irréprochables dans Tsintsadze, tout comme dans Janaček, lequel en regard paraît lyrique et quasiment souriant. On en oublierait presque qu’il s’agit de l’histoire passionnelle d’un mari jaloux qui assassine sa femme pianiste parce qu’elle est éprise d’un violoniste avec lequel elle répète la Sonate à Kreutzer de Beethoven. Les Arpeggione parviennent à traduire aussi bien la tension des phrases rythmiques – on croirait entendre des invectives entre les protagonistes – que la tendresse des motifs lyriques.

Dans le Quintette de Chostakovitch, le pianiste sait qu’il est très attendu sur les tous premiers accords, monumentaux. , pianiste géorgien et professeur à l’Ecole Normale de Paris, le sait et ne déçoit pas, mieux il saisit le spectateur aux tripes par une autorité et une force impavides de grand style. Seul indice peut-être de ce qui allait venir, la façon curieuse dont ce jeune artiste de 35 ans, de constitution robuste, aux larges mains, assis à son piano se pencha pour scruter ses compagnons réglant leurs instruments. On aurait dit un ours susceptible inspectant des ruches. Jeune, l’homme a du métier, à 11 ans il interprétait déjà le Concerto pour piano n°1 de Beethoven avec l’Orchestre Philharmonique de Géorgie, un concert retransmis sur toutes les télévisions d’URSS. C’était en 1983, autant dire il y a un siècle… Après ce départ magistral, les musiciens maintinrent un très haut niveau d’interprétation tout au long de l’œuvre, avec une complicité étroite entre Isabelle Flory et le pianiste, en osmose dans l’excellence.

Crédit photographique : © et © Alain Guedon ()

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