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Lecture traditionnelle du Freischütz à Cologne, un arbre qui ne cache pas la forêt

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Cologne. Opernhaus. 20-X-2007. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz, opéra en 3 actes sur un livret de Friedrich Kind. Mise en scène : Michael Heinicke. Décors et costumes : Jens Kilian. Lumières : Hans Tœlstede. Avec : Miljenko Turk, Ottokar ; Ulrich Hielscher, Kuno ; Aušrinė Stundytė, Agathe ; Katharina Leyhe, Ännchen ; Samuel Youn, Kaspar ; Thomas Mohr, Max ; Wilfried Staber, der Eremit ; Johannes Preißinger, Kilian ; Joachim Berger, Samiel. Chœur de l’Opéra de Cologne (chef de chœur : Andrew Olivant), Orchestre du Gürzenich de Cologne, direction : Enrico Delamboye.

Opernhaus

Cela paraît presque incroyable. En Allemagne, la patrie même du Regietheater, un metteur en scène ose une lecture traditionnelle du Freischütz – la plus appropriée à notre avis, car l’œuvre est profondément ancrée dans la pensée romantique avec ce fort élément fantastique et ce double rôle de la nature, à la fois symbole de joie et de liberté et lieu de terreur et de danger. Ici donc pas de dialogues réécrits, pas de tentative de ridiculiser constamment l’histoire, pas d’approche soi disant psychologique. Si l’action n’est pas située en 1650, comme le prévoit le livret, nous sommes bien dans un milieu rural, probablement au début du XXe siècle. La scène est dominée non pas par la forêt, mais par un immense arbre tout à fait naturaliste. Les costumes – très détaillés et colorés – nous rappellent des vêtements traditionnels de la Bavière. Seul le salon d’Agathe est quelque peu stylisé avec, au lieu d’un mur, une structure en bois laissant voir l’arbre derrière. Dans cet univers classique et beau, le metteur en scène Michael Heinicke raconte l’histoire telle qu’elle a été écrite. Les dialogues de Friedrich Kind sont prononcés avec un naturel surprenant et paraissent soudainement beaucoup moins surannés qu’on ne le dit. La direction d’acteur évite le spectaculaire et les effets gratuits. Là aussi, Heinicke mise sur un jeu à la fois subtil et naturel – sa longue expérience aidant à éviter l’ennui même pendant les airs les plus longs. Seul ajout du metteur en scène : Samiel, l’incarnation du mal, est omniprésent et s’introduit même chez Agathe, ce qui renforce le caractère noir de l’œuvre. Il trouve son alter ego en la personne de l’ermite, présent également dès le premier acte. Et c’est là que le bât blesse. Car le « saint homme », comme nous dit le texte, n’est pas le bien en soi, mais a lui aussi quelque chose d’inquiétant, se transformant au finale même en une sorte de gourou. Un choix étrange pour une mise en scène tellement classique qui ne gâche pourtant pas une impression généralement favorable.

Musicalement, cette première évolue à un niveau très élevé. En cultivant un son rond et chaud, le Gürzenich-Orchester s’inscrit dans la meilleure tradition romantique allemande. Au pupitre, le jeune empêche pourtant que l’interprétation sombre dans un wagnérisme avant la lettre. Si sa lecture est passionnée et pleine d’émotion, elle mise également sur la transparence et démontre clairement que Weber est plus l’héritier de Beethoven que le précurseur de Wagner. Le chœur aussi évite toute tonitruance rustique en mariant puissance et flexibilité.

À l’exception de Max, tous les rôles de solistes ont pu être distribués parmi les membres de la troupe – ce qui montre déjà la qualité de cet ensemble. Parmi les emplois secondaires, saluons notamment le digne Kuno du vétéran (proclamé « Kammersänger » à la fin de la représentation) ainsi que l’Ottokar blasé et très en voix de Miljenko Turk. Karsten Staber (l’ermite), en revanche, devrait encore travailler sa projection pour faire valoir son beau timbre de basse. incarne une Agathe idéalement mélancolique dont le superbe legato et les beaux piani font oublier quelques duretés dans l’émission. À ses côtés, est un Ännchen vivant comme il faut, ne rencontrant par ailleurs aucune difficulté vocale. Pour le rôle si difficile de Kaspar, l’Opéra de Cologne peut compter sur un interprète de première classe. possède une formidable voix de baryton basse, aux graves somptueux et à l’aigu facile, puissant, mais aussi à l’aise dans les vocalises de son grand air. Par ailleurs, il possède le mordant nécessaire dans la voix et s’avère un acteur de grand format. L’unique artiste invité est dans le rôle de Max. Après Idomeneo, Siegmund et Parsifal, l’ancien baryton affronte donc son quatrième emploi de ténor. La voix est belle et l’aigu lumineux, le chant est nuancé et la diction exemplaire. Et pourtant, il ne nous convainc pas entièrement. Car dans le haut médium, l’émission devient parfois très droite et serrée, accusant même quelque défaut de justesse, et nous rappelant ainsi les défauts d’un s’aventurant trop tôt dans des rôles trop lourds. Etait-ce le trac devant cette prise de rôle ou est-ce un défaut technique dû au changement de registre ?

À la fin, des applaudissements enthousiastes ont salué les musiciens. Quelques modernistes pourtant ont sifflé l’équipe de mise en scène, huées finalement étouffées par les bravos de la grande majorité du public – d’ailleurs encouragée par en personne.

Crédit photographique : Sameul Youn (Kaspar) ; Thomas Mohr (Max) © Klaus Lefebvre

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Cologne. Opernhaus. 20-X-2007. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz, opéra en 3 actes sur un livret de Friedrich Kind. Mise en scène : Michael Heinicke. Décors et costumes : Jens Kilian. Lumières : Hans Tœlstede. Avec : Miljenko Turk, Ottokar ; Ulrich Hielscher, Kuno ; Aušrinė Stundytė, Agathe ; Katharina Leyhe, Ännchen ; Samuel Youn, Kaspar ; Thomas Mohr, Max ; Wilfried Staber, der Eremit ; Johannes Preißinger, Kilian ; Joachim Berger, Samiel. Chœur de l’Opéra de Cologne (chef de chœur : Andrew Olivant), Orchestre du Gürzenich de Cologne, direction : Enrico Delamboye.

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