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Marco Guidarini, un italien à Nice

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imagesNatif de Gênes (Italie) où il a suivi des études littéraires en parallèle de ses études musicales, , ancien assistant de à Lyon poursuit actuellement une carrière partagée entre la Côte d’Azur et le reste du monde, entre la scène et le concert. De passage à Paris, le directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Nice qui fête cette saison ses 60 ans d’existence, a bien voulu accorder quelques instants à ResMusica.

ResMusica : En tant que chef d’orchestre italien, formé en Italie, est-on « naturellement » guidé vers le répertoire lyrique ?

 : Bien sur, on ne peut le nier, ce sont dans nos racines. Mais il ne faut pas généraliser. Le monde symphonique s’est enrichi de grandes personnalités italiennes, à commencer par Toscanini, et de nombreux compositeurs italiens, surtout à partir de la fin du XIXe siècle, ont écrit pour orchestre.

RM : En formulant autrement la question, la lapalissade « jouer dans son arbre généalogique » est elle vraie pour un musicien italien ?

MG : Dans le répertoire italien, sûrement. Mais dans le répertoire français aussi, celui-ci est beaucoup joué en Italie, depuis longtemps. Massenet a eu un énorme succès de son vivant, égal à Puccini. Culturellement et politiquement la France et l’Italie ont toujours été très proches. La ville où je travaille, Nice, a un passé italien, mais est aujourd’hui française.

RM : Toutefois les liens avec le monde germanique sont aussi très forts. La première hors Allemagne de Tristan und Isolde de Wagner sans que la partition ne soit « triturée » a été à Bologne, Ferruccio Busoni et Ermanno Wolf-Ferrari sont nés en Italie mais ont vécu en Allemagne, et bien avant Heinrich Schütz est venu faire carrière à Venise…

MG : Tout dépend d’où l’on vient. L’Italie est une nation – au sens actuel du terme – récente, les régionalismes restent très forts. Le nord de l’Italie a toujours été sensible à l’influence germanique.

RM : Oui, puisque les terre irredente (1) ont presque toutes été demandées à l’Autriche…

MG : Exactement. Au sud se ressentent les cultures hispanique et arabe, et forcément la France a une grande influence sur tout le nord-est.

RM : Vous vous êtes fait connaître dans le répertoire lyrique italien. Vous demande-t-on dans d’autres styles ?

MG : J’exige toujours de diriger les grands opéras du XXe siècle. A Nice j’ai ainsi pu monter Wozzeck, Pelléas, Salome, Turandot, ou des choses plus rares, comme la Vedova Scaltra. Je fais de même avec le répertoire symphonique : toujours à Nice, j’ai confronté l’intégrale des symphonies de Mahler à une rétrospective Bartók. En parallèle j’ai fondé l’Ensemble Apostrophe, faits de musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Nice, qui propose une saison formée de classiques du XXe siècle (Ligeti, Berio, Boulez, …) mis en parallèle avec des créations mondiales, pour rendre plus évident la filiation des compositeurs d’aujourd’hui.

RM : Etes-vous à l’origine de redécouvertes de compositeurs ou œuvres oubliés ?

MG : Pour pouvoir monter une rareté, il faut compter sur le courage de l’institution qui vous emploie. Aujourd’hui ce risque artistique ne peut être pris que quand le public est acquis. L’enregistrement qui vient de sortir du Philharmonique de Nice [NDLR : œuvres de Massenet, Charpentier et Saint-Saëns chez Talent Classics] le prouve. Je suis quelqu’un d’une grande curiosité, dès que l’occasion se présente de monter un répertoire en dehors des sentiers battus, je m’y précipite : Cyrano de Bergerac de Franco Alfano avec , La Vedova Scaltra d’Ermanno Wolf-Ferrari au Festival de Montpellier [NDLR : en version de concert], Roma de Massenet, … J’aime aussi me pencher sur des versions peu connues d’œuvres connues, surtout chez Verdi : première version de Macbeth, version pour Paris du Trovatore, œuvres de jeunesse (Giovanna d’Arco, etc. ).

RM : Monter une rareté, c’est bien, la reprendre c’est mieux, encore faut-il réunir la distribution nécessaire. N’est-ce pas un frein au renouvellement du répertoire lyrique ?

MG : Certainement. Ce genre de réalisation demande d’énormes efforts et d’investissement pour une ou deux représentations. Aujourd’hui on limite le répertoire dans lequel on veut bien vous spécialiser. Je refuse cet état de fait.

RM : Dernièrement la grande polémique de l’opéra vient de l’importance croissante de la mise en scène au détriment de la musique. Quel est votre point de vue ?

MG : La primauté laissée à la scène ces dernières années est une imposture ! Beaucoup de mises en scène sont vides de sens et pourtant portées aux nues. Je suis un farouche partisan du décor en toile peinte.

RM : Tout de même, au XXIe siècle…

MG : Mais c’est une technique respectueuse de l’acoustique. Les plus grands peintres du XXe siècle s’y sont illustrés. Bien sur il faut aller au-delà du style figuratif, et ne pas négliger les nouveaux matériaux ni les technologies plus actuelles.

RM : Donc vous êtes un adversaire d’Aida dans les échafaudages ?

MG : Ce genre de mises en scène permet aux directeurs artistiques de faire parler d’eux-mêmes, au lieu de se consacrer au service de la musique.

RM : Il existe pourtant des mises en scènes totalement réussies qui sont des transpositions ou des lectures différentes du propos initial.

MG : Je ne suis pas opposé à la transposition ni à la relecture, juste furieux quand la scène prend le pas sur la musique au point d’estropier cette dernière. Bob Wilson, Peter Sellars, André Engel ou le tandem Patrice Caurier & Moshé Leiser proposent des visions décapantes, mais respectent toujours la musique.

RM : Toujours à propos de répertoire, on déplore aujourd’hui le manque de voix pour certains répertoires dits « lourds », le fait qu’il n’y ait plus de nouveaux Otello, Turridu, Santuzza, Isolde, etc. Vérifiez-vous cela au quotidien ?

MG : C’est un faux problème. Les voix sont là, mais les rôles que vous me citez exigent du temps de préparation, du temps de répétition et surtout du temps de repos. Or on demande toujours les mêmes chanteurs dans les mêmes rôles, sur des délais de plus en plus courts, ce qui entraîne une certaine usure de la voix. Le rôle-titre de Turandot est physiquement éprouvant, il faut pouvoir aussi s’en remettre. Il y a toujours des voix « larges » aujourd’hui, autant qu’avant. Mais avant on n’obligeait pas les chanteurs à passer d’un avion à l’autre. Les voyages étaient plus longs, donc bénéfiques pour prendre des moments de repos.

RM : Peut-être aussi des impératifs économiques. L’orchestre pour Le Barbier de Séville demande moins de musiciens et moins de services de répétitions que pour Turandot.

MG : Tout à fait, il y a un souci de temps, de temps qu’on donne de plus en plus à la mise en scène, et de moins en moins à la musique.

RM : Et un souci d’apparence physique ?

MG : Evidemment ! Se permettrait-on de refuser Birgit Nilsson aujourd’hui ? Qui sait ? Qu’importe le physique du chanteur, l’opéra reste l’art de la transformation. La primauté de la voix, de la culture musicale et des capacités techniques devrait diriger une distribution. Mais aujourd’hui la scène décide, pas la musique.

RM : Toujours à propos de scène, mais cette fois-ci du nombre de représentations, qui se réduisent chaque année, même dans le pays de l’art lyrique. La situation de la musique classique en Italie est sinistrée depuis une dizaine d’année. Avec les revirements politiques actuels, la situation pourrait-elle évoluer positivement ?

MG : C’est très complexe. En Italie nous payons pour les années d’ingérence du politique, qui a amené l’opération Mani pulite (2). Une fronde populaire s’est élevée contre un système qui venait de s’écrouler, les deux partis traditionnels ayant été dissolus. Berlusconi n’a fait que profiter de l’expression de mécontentement du peuple. Ses cinq années passées à la tête du pays ont été une véritable plaie. C’est un homme de télévision, il a donc dirigé le pays comme une émission télévisée, ce qui nous a endormis.

RM : Du pain et des jeux…

MG : Donc la facilité. Mais là, l’exemple est donné d’en haut, par le pouvoir. C’est donc un problème culturel difficile à renverser.

RM : Ces cinq années ont été catastrophiques pour la musique classique donc.

MG : La crise musicale est surtout symphonique. La RAI a supprimé trois de ses quatre orchestres (Rome, Milan et Naples), des orchestres de radio, dont les missions sont les créations et la diffusion sur les ondes ! Mais Berlusconi n’a fait qu’accélérer un phénomène déjà présent avant lui. Une partie du travail de sape était déjà faite lors de son élection. Pour répondre à votre question, la situation irait difficilement plus mal, elle se stabilise. Certaines grandes maisons, comme Milan, Turin, Naples ou Florence ont toujours des saisons de grande qualité, l’Opéra de Rome remonte la pente.

RM : Parlons du présent. Avez-vous des envies, des projets ?

MG : Faire du Wagner. Ça j’aimerais… Avec l’expérience qui est la mienne aujourd’hui, je pense avoir des choses à dire sur ce compositeur. Sinon diriger les symphonies de Bruckner ou Chostakovitch.

RM : Et à Nice, après les 60 ans de l’orchestre ?

MG : Mais 60 ans c’est très jeune ! L’Orchestre Philharmonique de Nice mériterait le label « National » et un auditorium à sa mesure. Ce sont deux projets qui me tiennent à cœur pour les années à venir.

RM : Des projets d’importance pour cet orchestre. Donc à Nice vous vous sentez bien ?

MG : Oui, et je compte bien encore y rester.

(1) Lors de son unification en 1870, l’Italie a réclamé plusieurs provinces italophones à l’empire Austro-hongrois, appelées terre irredente. Plusieurs conflits ont suivi, surtout après 1918 lors du redécoupage politique de l’Europe, l’Italie disputant l’Istrie au jeune royaume yougoslave. Mussolini fit de l’irrédentisme une de ses politiques extérieures, avec la volonté d’annexer la côte dalmate, l’Albanie, les îles éoliennes, Malte, la Tunisie, la Corse, les Alpes-Maritimes et la Savoie.

(2) En 1992 la mise en examen du politicien Mario Chiesa (Parti Socialiste Italien, PSI) par le juge Antonio Di Pietro allait créer un chamboulement sans précédent dans la vie politique italienne. Bettino Craxi (PSI), Président du Conseil, est poussé à la démission. Les deux partis qui dominaient, le PSI et Démocratie Chrétienne (DC) perdent élections sur élections, au profit de la Ligue du Nord (extrême-droite) et de Silvio Berlusconi. Les accusations de corruption se généralisent à toute la vie politique italienne, jusqu’au Parti Communiste. Les lois d’amnistie successives sont refusées par le Parlement, les pressions s’accumulent, allant jusqu’aux meurtres des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino. Les deux grands partis, DC et PSI, finirent par être dissolus.

Crédits photographiques : © Sigrid Colomyès

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