Raymond Duffaut : L’Opéra-théâtre d’Avignon, chronique d’une mort annoncée ?

est Conseiller Artistique de l’Opéra-Théâtre d’Avignon et des Pays de Vaucluse depuis 2002, après en avoir été le Directeur Général de 1974 à 1985 et de 1989 à 2002. Sur le plan associatif, il est également Président du Centre Français de Promotion Lyrique et Président d’Honneur de France Festivals. Et il a été Administrateur de la Réunion des Opéras de France (vice-président de 2002 à 2005) et Administrateur de la Chambre Professionnelle des Directeurs d’Opéras (président de 1996 à 1999). Rencontre avec un homme inquiet.

ResMusica : , les perspectives s’avèrent sombres pour l’Opéra-théâtre d’Avignon ?

Raymond Duffaut : Il est d’abord curieux que nous n’ayons eu cette information qu’incidemment, de façon fortuite. Mais l’obtention immédiate d’un rendez-vous avec le Directeur de la DMDTS, et le communiqué de la Ministre de la Culture montrent à l’évidence qu’il n’y a pas de fumée sans feu.

RM : Vous avez donc été reçu hier ?

RD : A notre demande, nous avons été reçus par le Directeur de la DMDTS entouré de ses conseillers, avec Pierre Médecin [NDLR : Président de la chambre professionnelle des directeurs d’opéras], Hugues Gall, ancien directeur de l’Opéra National de Paris, Thierry Fouquet, directeur de l’Opéra National de Bordeaux et Renée Panabière, administratrice générale de l’Opéra National de Montpellier. Je me suis exprimé au nom des trois opéras menacés, Avignon, Metz et Tours, les directeurs de ces deux dernières salles étant matériellement empêchés de participer à la réunion.

RM : Avez-vous été entendus ?

RD : Il est clair que, même si le collège des directeurs d’opéras est comparable, selon la formule humoristique de Pierre Médecin, à un collège de cardinaux, pour autant notre voix est loin d’être négligeable dans le concert social. Nous avons montré que nous montons massivement au créneau, comme dans d’autres secteurs d’activités.

RM : Peut-on cependant espérer un accord ?

RD : Nous avons d’abord exprimé notre désaveu quant à la méthode, alors qu’avait été annoncée l’intention de mener une réflexion commune autour d’une table sur le devenir de l’opéra. Nous voulons discuter, mais à condition que les décisions ne soient pas prises avant la discussion ! Nous sommes tous bien conscients des problèmes généraux que traverse notre pays : les propos forts qu’a tenus il y a quelques jours le Premier Ministre, et qui lui ont été reprochés, n’étaient sans doute pas loin de la réalité.

RM : Quelle est donc votre position actuellement ?

RD : Si des efforts doivent être faits – et c’est inévitable -, qu’ils soient partagés entre tous les théâtres. Les trois théâtres actuellement concernés feront alors un effort, comme les autres. Mais la situation actuelle ne laisse pas d’être préoccupante : les Centres Dramatiques Nationaux sont taxés budgétairement, de 3 à 5 %, mais cela se répartit de façon à peu près équitable. Les crédits de la danse, pour leur part, sont évalués à la hausse, notamment à cause de la création de la nouvelle entité de Chaillot. Reste la question des opéras ! Certes, le Ministère n’a pas envie de baisser les subventions des opéras nationaux de province (Bordeaux, Nancy, Strasbourg, Lyon, Montpellier), ni ceux de Paris (Garnier/Bastille et Opéra-Comique). Que reste-t-il alors ? On a choisi de s’attaquer aux trois plus petites villes qui possèdent un opéra, et qui sont toutes les trois en régie directe au niveau de leur statut. En pensant que la Ville palliera le désengagement de l’Etat.

RM : La Ville d’Avignon serait-elle en mesure de pallier ce possible désengagement ?

RD : J’ai fait remarquer, et je pense être en cela un interprète fidèle des élus, que notre maison est déjà soutenue à bout de bras par la Ville, qui manifeste un engagement culturel très fort. Si le désengagement de l’État se confirmait, cela supposerait la déstructuration complète de cette maison.

RM : Quelle est la situation précise d’Avignon ?

RD : Pour Avignon, 70% du budget de l’opéra est absorbé par les frais fixes de fonctionnement, structurels, incompressibles ; certes, si les employés, qu’ils soient titulaires ou CDI de la fonction publique territoriale, partent en retraite, on peut envisager de ne les remplacer que partiellement ; mais il n’est pas question de les reclasser, comme on semble le souhaiter, dans le personnel municipal.

RM : Quelle solution reste-t-il ?

RD : La seule diminution possible concerne les frais de production, seuls flexibles. Pour vous donner une idée, les 420 000€ de subvention dont on parle représentent le coût de 4 productions d’opéras sur les 5 que nous produisons annuellement. Ce qui supposerait une diminution importante, déjà amorcée d’ailleurs en amont.

RM : Mais la régie municipale ?

RD : Le statut municipal n’est en rien concerné par cette question.

RM : Quel est l’élément qui a modifié la situation telle qu’elle pouvait être ?

RD : Disons que dans le passé, les crédits d’opéra et de festival étaient répartis suivant des critères objectifs : la présence d’un chœur, d’un orchestre et d’un ballet permanents, les effectifs de chacun, l’ouverture à la création, la présence d’ateliers de costumes ou de décors… Et tout cela ne posait aucun problème. Et puis, il y a quelques années, tous les crédits ont été déconcentrés sur les DRAC (Directions Régionales des Affaires Culturelles), donc ils dépendent maintenant de chaque DRAC, même si toutes font remonter nationalement leurs demandes de crédits. Quelle que soit la correction nationale qu’on apporte à ces demandes liées aux initiatives régionales, les paramètres n’ont plus de lisibilité objective. Certes, l’Opéra National de Paris, le Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence et le Festival d’Avignon demeurent gérés nationalement, mais pour le reste tout se fait au détriment de l’équité, et c’est ce que nous dénonçons.

RM : Quelles perspectives s’ouvrent alors ?

RD : Une régionalisation lyrique est tout à fait possible en Provence, comme en Lorraine entre Metz et Nancy (mais pour l’instant Metz la refuse). J’ai déjà proposé trois fois en vingt ans – et en accord avec la Ville – la possibilité d’un opéra régional, qui maintiendrait néanmoins la spécificité de chaque maison. Madame le Maire en a eu assez de voir que ces projets n’aboutissaient pas, mais elle demeure sans doute ouverte encore aujourd’hui à des solutions acceptables. Ce que nous refusons tous, c’est une décision drastique et irrévocable qui serait prise sans concertation.

RM : Le communiqué de la Ministre de la Culture est-il rassurant ?

RD : Il se veut tel, mais il affirme en même temps qu’elle ne reviendra pas sur ses positions. Nous réclamons, si la diminution des budgets est déjà actée, qu’elle s’applique du moins avec équité, pour ne pas hypothéquer le travail accompli par Tours, Metz et Avignon. Et pour l’aménagement lyrique du territoire, dans le cadre de la décentralisation. Il faut dire que nous avons déjà eu ici des expériences malheureuses.

RM : A quelle occasion ?

RD : Il y a deux ans, le Ministère de la Culture avait décidé de faire des économies. Il avait pour cela touché, à Avignon l’École des Beaux-Arts et l’Opéra, et à Marseille le Conservatoire. Et pour quoi ? Pour combler le déficit du fonds national de la Recherche Archéologique Préventive ! Certes, Madame la Maire a réussi a faire annuler la décision concernant l’École des Beaux-Arts, mais elle a dû constater alors l’amputation de 110. 000€ du budget de l’opéra. Pire encore, cette décision nous a été signifiée fin novembre 2005…. pour l’exercice de l’année 2005 ! C’est pourquoi je crains qu’aujourd’hui ce ne soit la « chronique d’une mort annoncée ».

RM : Quelle conclusion tirez-vous aujourd’hui 15 novembre ?

RD : La Ministre et le Directeur de la Musique se sont voulus rassurants, mais nous restons, quant à nous, tous très vigilants.

A lire : notre premier entretien avec Raymond Duffaut

Crédit photographique : © Geneviève Allène-Dewulf

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