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Paris. Salle Pleyel. 03-II-2008. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Les Créatures de Prométhée, ouverture op. 43 ; Concerto pour piano et orchestre n°4 en sol majeur op. 58 ; Symphonie n° 3 en mi bémol majeur « Héroïque » op. 55. Maria João Pires, piano. London Symphony Orchestra, direction : Sir John Eliot Gardiner

Quelques semaines après nous avoir donné, dans la même salle, un Brahms bien difficultueux et peu convaincant avec l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique, Sir nous revient pour deux concerts Beethoven avec le plus classique (et moins risqué) . Et comme par miracle, les – trop – nombreux problèmes techniques qui avaient entaché les concerts Brahms ont disparu. Cherchez l’erreur. On a pu reprocher bien des choses à Sir John mais ses programmes sont toujours composés avec une grande intelligence, et c’était encore le cas ce soir avec trois œuvres liées soit par leur thématique, comme Les Créatures de Prométhée et l’Héroïque, soit par leur situation historique proche, la symphonie –qui allait révolutionner la symphonie- précédant de peu le concerto, lui-même apportant son lot de nouveautés.

Mais c’est du côté de l’héritage classique que débuta le concert avec la relativement courte (à peine cinq minutes) ouverture des Créatures de Prométhée. Nous ne sommes pas encore au sommet de l’inspiration beethovénienne et encore loin des grandes ouvertures à la phénoménale densité (Coriolan, Egmont, Leonore II ou III), ce que l’interprétation de ce soir a parfaitement illustré, sans essayer de projeter dans cette œuvre de 1801 le quart de siècle de chef-d’œuvres qui allait suivre.

Comme chacun sait, le Concerto pour piano et orchestre n°4 commence par une formule nouvelle qui a du surprendre les auditeurs de l’époque : une brève introduction où le piano expose seul le premier thème. Ce soir a ajouté sa propre surprise en faisant précéder l’habituel premier accord par une gamme montante, pendant de celle qui figure à la quatrième mesure, solution bien peu employée aujourd’hui. Mais cette « coquetterie » initiale est bien la seule que nous ayons relevée dans une conception toute en rigueur, équilibre et simplicité de la pianiste, qui nous enchanta du début à la fin du concerto. On y admira en particulier ses phrasés au cantabile souverain qui s’imposaient avec évidence, porteurs d’une émotion immédiate. Et si, dans le premier mouvement on a souhaité ici où là un peu plus de puissance et de couleur, notamment dans les basses, on est resté accroché jusqu’au bout à son interprétation qui atteignit son apogée dans un Andante con moto très lent, mais respirant avec une noblesse toute beethovénienne, et respectant, comme on s’en doute, le molto cantabile indiqué par Beethoven. Admirable ! Mais pour un concerto il faut être deux, et on sera moins enthousiaste pour l’accompagnement de Gardiner, à l’amplitude dynamique trop étroite comme si, étrangement, le fortissimo n’existait pas. Et la texture sonore restait assez légère et manquait de profondeur (premiers et seconds violons trop en avant par rapport au reste de l’orchestre, à l’exception de remarquables timbales, mais qui n’apparaissent qu’au final). Pourquoi donc, car son orchestre était suffisamment fourni pour donner plus de densité et de volume. Mais il n’y avait pas que le son à être timide, le caractère de l’interprétation était bien sage et n’avançait pas vraiment, et ce n’était certainement pas une question de tempo, mais plutôt d’un manque de vie donnée à chaque phrase, et de progression dans le mouvement. Malheureusement ce défaut, à nos oreilles, semble bien partagé par un grand nombre de chefs actuels qui en sont peut-être venus à vouloir être trop respectueux et qui oublient de faire vivre la musique. Illustrons le simplement avec le début du mouvement lent, cinq mesures de notes piquées où Beethoven a ajouté sempre staccato, ce qui a sans doute poussé le chef à les phraser sèchement comme des coups de sabres. Oui mais voilà, elles sont suivies immédiatement par le sublime molto cantabile déjà évoqué et du coup, ainsi jouées les deux parties n’ont plus de lien logique. La plupart des chefs « classiques » se contentent ici d’un staccato moins marqué qui ouvre naturellement sur la suite. Et nous pensons qu’ils ont bien raison.

Connaissant le style de Gardiner, ainsi que ses enregistrements précédents, on savait que la Symphonie « Héroïque » était sans doute LA symphonie de Beethoven qui lui posait le plus de problèmes, en particulier dans le si difficile premier mouvement, (et là encore ne jetons pas trop la pierre à notre chef du soir, 90% des chefs – sans parler des orchestres – souffrent dans ce mouvement qui n’est pas révolutionnaire pour rien). On a donc retrouvé sans surprise le Gardiner qu’on connaît, passant totalement au travers du premier mouvement pris dans un tempo bien trop rapide pour laisser respirer chaque phrase, et bien trop uniforme pour en montrer la progression dramatique. Et même s’il y avait plus de dynamique que lors du concerto, c’était quand même un peu juste en regard de cette grandiose partition (où sont ces géniaux crescendo sans thèmes que Beethoven a littéralement inventés dans cette œuvre !). Le LSO, aux ordres du chef, ne s’est jamais « déboutonné », conservant une posture au flegme tout britannique, mais bien peu beethovénien. Quel contraste, visuel et sonore, avec le Philharmonique de Berlin jouant le Concerto pour violon de Beethoven, dont l’engagement physique de chaque instrumentiste se traduit par une intensité sonore qui nous a bien manquée ce soir. Ne cherchons pas non plus dans la Marcia funebre vue par Gardiner la profondeur et l’intensité du propos qu’y mettaient les grands chefs allemands du passé, le chef anglais étant à des années lumières de ce style interprétatif. Mais si la puissance expressive et les grands climax de ce mouvement restaient en deçà du potentiel de l’œuvre, la logique du mouvement était sauve. Et comme on pouvait s’y attendre, les deux mouvements finaux posèrent moins de problèmes et apportèrent plus de satisfactions.

On encouragera le lecteur à écouter sur France-Musique la diffusion des deux concerts Beethoven-Gardiner, celui de la veille, sans doute bien moins problématique que le présent concert, avec les Symphonies n°2 et n°8, étant prévu pour le vendredi 29 février.

Crédit photographique : © Steen Frederiksen

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Paris. Salle Pleyel. 03-II-2008. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Les Créatures de Prométhée, ouverture op. 43 ; Concerto pour piano et orchestre n°4 en sol majeur op. 58 ; Symphonie n° 3 en mi bémol majeur « Héroïque » op. 55. Maria João Pires, piano. London Symphony Orchestra, direction : Sir John Eliot Gardiner

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