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Ville rose et Commedia dell’arte

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 09-III-2008. Ermanno Wolf-Ferrari (1876-1948) : I quattro rusteghi, comédie musicale en trois actes sur un livret de Giuseppe Pizzolato. Mise en scène : Grischa Asagaroff ; décors et costumes : Luigi Perego ; lumières : Hans-Rudolph Kunz ; pantomime : Luigi Prezioso ; Avec : Roberto Scandiuzzi, Lunardo ; Maria Moretto, Margarita ; Diletta Rizzo-Marin, Lucieta ; Paolo Rumetz, Maurizio ; Luigi Petroni, Filipeto ; Chiara Angella, Marina ; Carlos Chausson, Simon ; Giuseppe Scorsin, Canciano ; Daniela Mazzucato, Felice ; Francesco Piccoli, le comte Riccardo Arcolai ; Nicole Fournié, une servante ; Orchestre national du Capitole de Toulouse, direction : Daniele Callegari.

I quattro rusteghi

est un compositeur trop doué, trop gracieux, trop élégant pour son époque. Comme si le fait de porter en lui si paisiblement, si amoureusement, la double culture italo-germanique avaient conduit le monde si belliqueux du début du XXe siècle, à le négliger au profit de compositeurs plus modernes ou plus tourmentés. Car Les Rustres est une œuvre qui permet de découvrir une osmose rare entre le théâtre et le chant. L’esprit de Goldoni, amoureux de Venise, est magnifiquement amplifié par Wolf–Ferrari, lui même admirateur inconditionnel de l’auteur et vénitien absolu.

La musique s’est imposée au compositeur dès son plus jeune âge alors même qu’il étudiait la peinture. La partition des Rustres rend compte d’une facilité mélodique réconfortante mais surtout d’une virtuosité d’orchestrateur étonnante dans ses audaces et son classicisme mêlés. La science de composition lui permet d’utiliser toutes sortes de musiques de danse dont la complexité rythmique est très impressionnante. Loin de mettre son art au service du vérisme ou des audaces harmoniques systématiques, Wolf-Ferrari ne fait ni de concessions au public, ni aux chanteurs qu’il ne gratifie pas d’airs dans cette œuvre. Le charme irrésistible des Rustres vient d’un flot musical continu qui fait se succéder duos et ensembles pour culminer en deux finals étincelants à dix voix pour clore en beauté les actes 2 et 3. Les exigences musicales pour les chanteurs sont inouïes, car ses ensembles sont tous virtuoses. Et de plus l’intrigue assez conventionnelle demande des acteurs impeccables pour rendre vivants, sinon crédibles, ces archétypes de barbons et de mégères qui illustrent l’intemporalité des relations difficiles entre les hommes et les femmes.

La distribution en son ensemble est magistrale dominée par les femmes, mais c’est qui subjugue par son abatage, la beauté de la voix et sa virtuosité à maîtriser le texte. Car le dialecte vénitien est d’une rare truculence ! Les sur-titrages permettent de suivre avec délices l’acidité et la vivacité des échanges entre les protagonistes. Mais tous les compères campent vocalement et physiquement des personnages très attachants avec des voix très typées, bien projetées même si la pure beauté vocale est loin d’être leur qualité première. Les ténors ayant même des timbres aussi ingrats que leurs personnages. Les trois autres rustres forment un groupe qui petit à petit montre son humanité, sous des aspects revêches. Jouant de leurs particularités physiques et vocales Paolo Rumetz, Carlos Chausson et Giuseppe Scorsin ont de belles voix. Il n’est pas courant d’entendre une si belle brochette de voix graves. Leurs voix sont équilibrées et également leurs jeux de scène. Personne, pas même , ne cherche à tirer la couverture à soi.

Chez les dames c’est au contraire la surenchère permanente, mais au final elles gagnent toutes. Un peu comme les commères de Windsor, car l’union fait la force. Le charme émouvant et la folie de la danse de Chiara Angella la rendent d’emblée fort sympathique et sa voix de spinto bien timbrée fait merveille. La puissance vocale, et les belles couleurs de la voix de mezzo de Marta Moretto en font une belle mère impayable et fort séduisante. Tandis que la jeune Diletta Rizzo Marin semble avoir un très bel avenir devant elle. Sa voix légèrement acidulée gagnera certainement en rondeur, mais l’art du chant est présent et l’aisance scénique indéniable. L’affrontement père fille est plus vrai que nature car elle est mademoiselle Scandiuzzi à la ville… Mais la grande gagnante est Daniela Mazzucato avec sa longue voix de soprano, bien timbrée et capable de belles nuances, elle a un abattage irrésistible qui en fait une peste adorable.

Grâce à une direction d’acteur réglée à la perfection, à une mise en place musicale souple et sans faiblesse, tout cela fonctionne à merveille dans un dispositif scénique d’une grande intelligence et d’une beauté emplie de rêves. Un peu comme si un grand livre d’image, un tableau de Canaletto, s’ouvrait en trois dimensions sous nos yeux. Des masques de la Commedia dell’arte, que le théâtre de Goldoni avait pourtant détrônés, font leur retour ici pour manipuler les éléments de décors. Cette présence régulière et amicale ajoute beaucoup d’humanité à cette horlogerie diabolique. Car si finalement tout se termine bien, la violence des rapports domestiques et l’incompréhension des hommes et des femmes, les écarts vertigineux entre les générations, tout cela est illustré constamment par l’orchestre de Wolf-Ferrari qui devient un personnage à part entière. est grand chef de théâtre qui tient parfaitement son monde et fait sonner l’orchestre sans jamais mettre les chanteurs en difficulté.

Le sinistre trio d’hommes qui ouvre le troisième acte est presque dramatique. D’autres ensembles ont la force de ceux de Verdi dans Falstaff. La vivacité de certains morceaux évoque Rossini, tandis que l’aisance à ajouter les voix dans des ensembles de plus en plus complexes sans perte de lisibilité, évoque le génie de Mozart dans Les noces de Figaro. Mais toujours cette politesse exquise qui évite l’emphase ou l’expansion. Tout est suggéré, évoqué, jamais imposé. Il est grand temps que la subtilité des compositions de Wolf-Ferrai retrouve un public. En tout cas au Capitole de Toulouse le public a été conquis, comme il y a un an à Montpellier. Après une Dame de Pique si sombre, la fraîcheur de cette partition a été bien réconfortante et cette victoire des femmes bien dans le tempo pour fêter la journée de la femme et le carnaval finissant.

Ne manquez pas la diffusion de cette production sur France Musique le 24 mai. Wolf-Ferrari est à connaître absolument !

Crédit photographique : Diletta Rieo Marin (Lucieta) & (Lunardo) – Marta Moretto (Margarita), Daniela Mazzucato (Felice), Chiara Angella (Marina) & Diletta Rieo Marin (Lucieta) © Patrice Nin

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 09-III-2008. Ermanno Wolf-Ferrari (1876-1948) : I quattro rusteghi, comédie musicale en trois actes sur un livret de Giuseppe Pizzolato. Mise en scène : Grischa Asagaroff ; décors et costumes : Luigi Perego ; lumières : Hans-Rudolph Kunz ; pantomime : Luigi Prezioso ; Avec : Roberto Scandiuzzi, Lunardo ; Maria Moretto, Margarita ; Diletta Rizzo-Marin, Lucieta ; Paolo Rumetz, Maurizio ; Luigi Petroni, Filipeto ; Chiara Angella, Marina ; Carlos Chausson, Simon ; Giuseppe Scorsin, Canciano ; Daniela Mazzucato, Felice ; Francesco Piccoli, le comte Riccardo Arcolai ; Nicole Fournié, une servante ; Orchestre national du Capitole de Toulouse, direction : Daniele Callegari.

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