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Chantal Lambert, directrice de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Montréal

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est directrice de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal depuis 1990. Premier Prix du Conservatoire de musique du Québec à Montréal, la soprano fut mémorable dans La Voix humaine de Francis Poulenc, touchante et vulnérable Mimi dans La Bohème de Giacomo Puccini, une éblouissante Belle Hélène, une désopilante et très sexy Métella de la Vie parisienne de Jacques Offenbach. Son répertoire ne connaît pas de frontière.

« Je pensais devenir professeur comme ma mère. »

Aussi à l’aise dans l’opéra romantique que contemporain, elle participa à plusieurs concerts de l’Orchestre Baroque de Montréal, notamment dans Alcina (Oberto) et Messiah, ainsi qu’à des programmes de musique sacrée avec l’organiste Bernard Lagacé. Mais cela ne l’empêche pas d’interpréter Brel. Elle est souvent l’invitée à Espace Musique, seconde chaîne de Radio-Canada. De plus, elle donne de nombreuses conférences et est co-auteure de trois lexiques (italien, allemand et anglais), à l’usage des jeunes chanteurs d’opéra.

ResMusica : Je me souviens d’une très belle femme à la voix divine, qui interprétait la Jeune Polovtsienne du Prince Igor. C’était au Festival de Lanaudière en 1989. Ce fut sans doute l’un de vos premiers rôles et pour votre humble serviteur, un véritable coup de cœur. À quel moment de votre vie avez-vous décidé de devenir chanteuse d’opéra ? Quel a été l’élément déclencheur, le véritable coup de foudre ? Êtes-vous issue d’une famille de musiciens ?

 : Merci pour les beaux compliments. Effectivement, la jeune fille Polovtsienne fut l’un de mes premiers rôles en tant que jeune professionnelle. J’avais auparavant chanté avec orchestre, au Conservatoire et à l’Atelier lyrique, où moi-même j’ai fait un stage de 87 à 90. Le goût de l’opéra m’est venu de ma mère qui est soprano lyrique –lauréate en chant grégorien et en chant profane – elle aurait pu faire carrière de chanteuse-actrice. Elle a toujours été une maman présente à la maison, de plus, elle avait une formation d’institutrice et lorsque les enfants ont été assez grands, elle est retournée enseigner la musique. Ma mère chantait des airs d’opéra en traduction française comme cela se faisait dans les années 50. Cherubino chantait « mon cœur soupire la nuit le jour » ou dans la Bohème « que votre main est froide » donc des airs qui n’étaient pas nécessairement tous pour soprano. À l’époque, j’étais trop jeune pour savoir que ces airs étaient issus d’opéras.

J’ai fait du piano pendant plusieurs années. Au secondaire (au lycée), j’ai fait partie d’un orchestre populaire. Mon idole suprême à l’époque, c’était Joni Mitchell. Mais ce qui m’a amenée au chant classique, c’est le chant polyphonique, j’ai fait partie d’un ensemble vocal à partir de 18 ans où on a décelé chez moi un talent de chanteuse lyrique. Lorsque je fus admise au Conservatoire, à l’âge de 21 ans, je venais d’abord chercher une bonne technique, améliorer mes connaissances musicales, sans plan de carrière précis. Je pensais devenir professeur comme ma mère, –– mon père étant directeur d’école, –– maman enseignait dans une école élémentaire. D’ailleurs, peu de temps avant de faire mes auditions au Conservatoire, j’avais commencé un Baccalauréat en formation des maîtres à l’Université du Québec. L’aspect pédagogique a toujours eu beaucoup d’importance pour moi et je savais que j’y reviendrais sans doute un jour.

RM : On sait que certaines rencontres peuvent être déterminantes dans la carrière d’un artiste. Est-ce votre cas ? Y a-t-il eu une ou quelques personnes qui vous ont marquée dans votre vie professionnelle ?

CL : Celui qui m’a vraiment donné la piqûre, c’est André Turp, mon professeur de chant. Il m’a transmis le feu sacré pour l’opéra. C’était un modèle masculin très différent de mon père qui était un être sensible mais plus rationnel et faisait peu étalage de ses émotions. André Turp pour sa part, ne pouvait raconter l’histoire de La Bohème sans pleurer à chaudes larmes. J’ai toujours aimé la littérature et quand j’ai fait le lien entre des œuvres comme La dame aux camélias de Dumas et La Traviata de Verdi, je me suis dit : « Voilà le medium qui me convient : musique et théâtre! » L’air qui a déclenché ma passion pour l’opéra, c’est celui de Cavaradossi dans Tosca, « E lucivan le stelle », un air de ténor !

RM : Quels sont les rôles que vous avez préféré interpréter ? Et quels sont ceux que vous aimeriez aborder aujourd’hui ?

CL : La Voix humaine a été un moment crucial, fondamental dans ma vie. C’est un rôle qui est arrivé à point nommé. Je l’ai vécu comme une véritable catharsis. Je vivais la même situation en temps réel. Ce fut un passage difficile mais combien exaltant! De plus, le faire avec piano m’a permis une grande intimité avec la pianiste Esther Gonthier, une plus grande liberté, comme une comédienne, sans avoir la préoccupation d’être constamment en symbiose avec un chef d’orchestre. Cela dit, j’aurais pourtant aimé le faire avec orchestre un jour… Un autre rôle qui a marqué ma carrière a été La Belle Hélène. J’adore l’opérette. Dans une vie antérieure, j’aurais pu être Hortense Schneider (rires). Alain Gauthier, mon collègue à l’Opéra, m’a apporté une lithographie d’elle en me demandant, qui était cette dame ? On aurait dit que c’est moi. Je crois que je suis ce genre de chanteuse – ni soprano, ni mezzo – davantage diseuse que cantatrice.

Bref, je me sens plus comédienne que chanteuse. Je suis d’abord interpellée par les mots et c’est sans doute pour cette raison que j’aime interpréter Brel. C’est du théâtre en miniature et je me sens totalement libre dans cet univers. J’adore le répertoire de mélodie et de Lieder, les chansons à texte et incarner un personnage. Pour moi, la musique devient comme une dimension supplémentaire, sublime. J’aime beaucoup écouter le répertoire bel canto mais les vocalises en tant que telles ne m’ont jamais beaucoup attirée en tant qu’interprète. Quand je ne peux pas comprendre les mots, je suis extrêmement frustrée. Parmi mes sources d’inspiration à faire mon métier, c’est André Turp et Janine Lachance qui m’ont vraiment inculqué cet amour de la parole chantée, qu’ils partageaient tous les deux et qui étaient une priorité à leurs yeux. Le rôle que j’aurais voulu interpréter est Tatiana dans Eugène Onéguine de Tchaïkovski. J’ai fait la scène de la lettre avec orchestre. C’est le seul rôle pour lequel j’éprouve de la jalousie lorsque j’entends un autre soprano le chanter. (rires)

RM : Êtes-vous nerveuse sur scène ? Si oui, comment combattez-vous le stress ?

CL : Je suis très nerveuse, j’ai souvent un trac fou. Surtout en récital : si c’est Chantal Lambert qui est sur la sellette, alors j’ai tendance à m’enliser. L’angoisse me prend, je me questionne tout le temps. La seule façon de m’en sortir, de donner ma pleine mesure, c’est d’entrer dans la peau d’un personnage. J’ai développé toutes sortes de techniques, visualisation, méditation, etc. Le chant est un geste spirituel. C’est ce qui me sauve. Il faut que je puise à l’intérieur de moi les forces qui dépassent mon ego. C’est toujours l’ego le grand responsable de tous les maux.

RM : Devenir directrice de l’Atelier lyrique de l’OdM au moment où votre carrière prenait son envol fut-il un choix difficile ou cela s’est-il imposé naturellement ? Êtes-vous femme de tête ou femme de cœur ?

CL : Femme de cœur, sans aucune hésitation. Au fond, je n’ai jamais quitté l’Atelier. J’y suis entrée comme stagiaire. Puis au moment de la transition, à la fin du mandat de Jean-Pierre Jeannotte et à l’arrivée de Bernard Uzan comme directeur, j’ai offert mes services à la coordination du programme de l’Atelier. Cela fait donc plus de vingt ans que j’y suis! L’Atelier m’a permis de prendre conscience de mes possibilités en tant que chanteuse. Je savais que j’avais du talent pour réussir, par contre, ce qui me manquait, c’était la confiance en moi. Je suis une grande timide. Il y a aussi les obligations de tous les jours. Quand je suis entrée à l’Atelier comme stagiaire, mon fils avait 14 mois. Je me souviens que j’avais été sélectionnée pour le Concours Madama Butterfly International Competition à Miami, un concours qui n’existe plus aujourd’hui. Il y avait seulement deux Canadiens sélectionnés. Je suis restée 12 jours à Miami mais j’étais malheureuse comme les pierres, le fait d’être éloignée de mon enfant me rendait malade. J’ai vite compris les sacrifices qu’imposait ce métier. Même avec un conjoint très compréhensif, je vivais cruellement l’absence de ma famille.

RM : Vous dirigez des artistes à l’aube d’une éventuelle carrière. À Montréal, on ne compte plus les écoles de chant, les universités en plus du Conservatoire qui forment des jeunes qui trouveront difficilement du travail. La désillusion pour certains, risque de coûter cher. C’est un tribut assez lourd à payer. Les mettez-vous en garde contre des réveils brutaux de la réalité ?

CL : Je suis très bien placée pour en parler. J’éprouve beaucoup de compassion pour mes jeunes artistes qui traversent cette étape importante de carrière et font face aux mêmes enjeux que moi à l’époque de mon stage à l’Atelier. Au début de mon mandat, j’essayais de rendre tout le monde heureux. Je me suis rendu compte que l’Atelier était le lieu d’une prise de conscience qui peut parfois être troublante, voire brutale. C’est investir dans un rêve qui peut devenir réalité mais où rien n’est assuré ou gagné d’avance, peu importe l’investissement. Parmi les douze jeunes artistes que nous accueillons chaque année, il serait illusoire de croire que tous feront une carrière d’envergure. Sans saper leur enthousiasme, nous devons les conscientiser sur la réalité qui les attend. Et puis, il y a toutes sortes de carrières. Nombreux sont ceux qui sont passés par l’Atelier et qui œuvrent aujourd’hui au sein de la profession à toutes sortes de niveaux.

RM : Qu’apportez-vous aux jeunes chanteurs ? Et que leur apporte leur passage par l’Atelier lyrique ?

CL : Une expérience à nulle autre pareille ! Devenir chanteur d’opéra est un immense défi qu’ils veulent relever. Ils ont été triés sur le volet et sont conscients de la sélection dont ils ont fait l’objet. Nous avons, avec les années, raffiné notre programme et cherchons sans cesse à le bonifier. Nous leur apportons un soutien de tous ordres. J’aspire même un jour engager un « coach de vie », un psychologue sportif à temps plein. (rires) Donc, des ateliers intensifs, au point de vue du chant, cela va de soi, mais aussi la mise en scène, de la gestuelle. Développer les qualités et l’attitude d’un athlète, repoussant sans cesse ses propres limites. On demande tellement aux jeunes chanteurs. Ils savent que l’aspect physique compte pour beaucoup. Ils en sont conscients.

Depuis l’arrivée sur le marché des DVD d’opéras et des retransmissions en direct sur grand écran, la donne a quelque peu changé. Sur scène, on s’achemine vers une gestuelle plus « cinématographique » avec les gros plans braqués sur le chanteur. En début de carrière, ils doivent faire preuve de discernement et être bien conseillés. Le rôle d’un bon manager serait de penser à long terme et non pas de précipiter le jeune artiste dans des rôles trop lourds. Il leur faut savoir faire un choix judicieux pour les contrats qui s’offrent à eux. Les imprévus sont fréquents : parfois c’est la santé qui flanche ; souvent c’est l’aspect psychologique, le mental, les circonstances familiales. Je leur suggère de développer d’autres compétences en relation avec le chant, un bon réseautage, des outils de gestion de carrière, de la pédagogie ou des connaissances en informatique. Ils doivent garder l’esprit ouvert. Nul ne peut prédire l’avenir.

RM : Comment expliquez-vous le rayonnement de jeunes artistes issus de l’Atelier lyrique ? Citons Julie Boulianne qui vient de s’illustrer dans le rôle de Rosina du Barbier de Séville de l’Opéra de Montréal. Etienne Dupuis a fait sensation dans le même opéra à Marseille. Manon Feubel est sans doute l’un des soprani verdiens par excellence. a vu sa carrière officiellement lancée lorsqu’elle a obtenu le Premier Prix au Concours international de chant de Montréal. fait carrière autant au Canada qu’en Europe. Michèle Losier a fait ses débuts au Metropolitan Opera auprès de Placido Domingo et de Susan Graham dans la production d’Iphigénie en Tauride.

CL : Tous les dignes ambassadeurs que vous venez de nommer ne sont que quelques-uns des nombreux chanteurs qui gagnent leur vie à l’opéra. Nous essayons de recruter chaque année les talents les plus prometteurs. Nous mettons à leur disposition une équipe de professeurs et de maîtres invités qui partagent avec eux leurs connaissances et leur expérience. Nous essayons de leur donner l’heure juste par rapport aux exigences de la carrière. La richesse de la culture à Montréal, le fait français, l’appartenance à l’Opéra de Montréal sont autant d’atouts qui nous attirent de bons candidats. Le crédit pour le reste leur appartient. Le palmarès de réussite fait notre fierté et j’ose dire que nous ne faisons que commencer à récolter les fruits de notre travail. Il faut en effet quelques années pour que l’enseignement prodigué soit complètement assimilé. En plus de former des chanteurs, l’Atelier peut se vanter d’avoir accueilli des pianistes et metteurs en scène de grand talent, qui nous font honneur aujourd’hui.

RM : Pensez-vous qu’un artiste québécois, pour survivre, doive quitter sa terre natale ? Beaucoup d’entre eux s’exilent, notamment pour la France (je pense à , , Manon Feubel. Est-ce normal qu’il n’existe pas suffisamment de débouchés pour nos chanteurs ?

CL : Même si l’Opéra de Montréal présentait une saison avec autant de productions qu’au Metropolitan, (on peut rêver !) je ne connais pas beaucoup de chanteurs qui voudraient faire carrière exclusivement à Montréal. Peut-être certains souhaiteraient-ils une troupe permanente malgré tout. Conscient de cette réalité, l’Opéra de Montréal multiplie les occasions pour offrir une tribune aux jeunes chanteurs canadiens et pose des gestes concrets pour faire découvrir l’opéra aux jeunes de 18 à 30 ans, de façon de s’assurer de développer le public de demain. Citons entre autres les générales qui sont offertes aux étudiants, les métropéras. Le financement demeure un défi colossal pour les organismes culturels au Québec. Nous espérons fidéliser un public de plus en plus nombreux, et leur faire connaître les jeunes artistes de notre relève.

RM : J’aimerais aborder avec vous, les deux opéras – l’Heure espagnole et l’intermezzo Il Segreto di Susanna, – présentés par les jeunes artistes de l’Atelier lyrique en collaboration avec les finissants de l’École nationale de théâtre du Canada. Pour leurs débuts à la compagnie, le chef Alain Trudel dirigera l’Orchestre de l’Opéra de Montréal et Gilbert Turp assurera la mise en scène. On sent le dynamisme, la fougue d’une telle entreprise. À quoi peut-on s’attendre ? Pouvez-vous nous parler de cette nouvelle production ?

CL : Nous avons voulu créer un terreau d’exploration pour tous les participants, pour la relève autant parmi les stagiaires de l’Atelier que les finissants de l’École nationale de théâtre. Un partage de connaissances et de compétences qui enrichit leur expérience respective. Nous avons pris le parti de travailler avec des metteurs en scène de théâtre. Ce décloisonnement des disciplines suscite l’intérêt d’un nouveau public. Certaines personnes, plutôt frileuses au départ à l’idée de voir un opéra, ressortent ravies de leur expérience. Nous leur offrons cette année deux œuvres absolument délicieuses! Pour les chanteurs, c’est une belle occasion de perfectionner leur « timing comique » !

RM : Pour l’Heure espagnole, c’est le cas de le dire !

CL : Exactement (rires). Deux courts opéras écrits à la même époque. Nous trouvions intéressant de comparer le langage musical de Ravel et celui de Wolf-Ferrari et de situer ces deux situations dans une même scénographie. Un beau défi pour tous. Et le Monument-National est un endroit idéal pour ce genre d’exploration, dans un cadre plus intimiste.

Crédits photographiques : © D.R.

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