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L’heure espagnole et Il segreto di Susanna, de l’infidélité des femmes

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Montréal, Salle Ludger-Duvernay du Monument-National, 26-III-2008. Maurice Ravel (1875-1937) : L’heure espagnole, comédie musicale en un acte sur un livret de Franc-Nohain. Ermanno Wolf-Ferrari (1876-1948) : Il Segreto di Susanna, intermède en un acte sur un livret d’Enrico Golisciani. Mise en scène : Gilbert Turp. Décors et accessoires : Moïka Sabourin. Costumes et accessoires : Cynthia Saint-Gelais. Lumières : Alexis Ouellette-Rivest. Avec Thomas Macleay, Torquemada ; Mireille Lebel, Concepcion ; Pierre-Étienne Bergeron, Ramiro ; Stephen Hegedus, Don Inigo Gomez ; Antoine Bélanger, Gonzalve. Caroline Bleau, Comtesse Susanna ; Patrick Mallette, Le Comte Gil ; Oriol Tomas, Santa (rôle muet). Orchestre de l’Opéra de Montréal. Direction : Alain Trudel.

Le doublé présenté par les stagiaires de l’Atelier lyrique et les sortants de l’École nationale de théâtre du Canada, propose deux portraits de femmes fort contrastés mais solidaires dans l’infidélité. Créées toutes les deux en 1911, la farce désopilante de Franc-Nohain se joue des espagnolades à la française sur un texte équivoque, voire salace, satiné d’une « morale » à la Boccace, tandis que l’intermède proche de l’esthétique de Goldoni, entremêle mélopée, récitatif et arioso sur une musique entêtante aux relents de fumée. Si le choix est heureux de réunir deux compositeurs de la même époque dont les œuvres semblent se compléter à merveille, force est de constater que les deux pièces ont quelques difficultés à passer la rampe. Certes, nous avons affaire à de jeunes professionnels en formation. Le spectacle ne décolle tout simplement pas et traîne en longueur. Il est vrai qu’il faut un mécanisme bien huilé pour « remonter » les horloges détraquées de L’heure espagnole et toute la fantaisie d’un « fumiste » est nécessaire pour justifier Il segreto di Susanna. Ce pouvoir de faire rire fait cruellement défaut, aggravé par la mise en scène sans surprise de Gilbert Turp qui rate sa cible, avare de coups de théâtre pourtant présents dans les deux pièces. Enfin, la direction d’acteurs reste prudente et beaucoup trop sage, là où pourtant tous les débordements sont permis. Il manque la qualité essentielle, cet étrange grain de folie, cette atmosphère jubilatoire indéfinissable, bref, la vis comica. Cela est d’autant plus regrettable que les chanteurs-comédiens entendus le soir de la première, ont réservé aux yeux et aux oreilles des mélomanes d’agréables surprises.

De L’heure espagnole, la mezzo-soprano incarne une Concepcion aguichante pendant le Prélude, – lorsqu’elle revêt ses habits de conquête – et d’une sensualité à fleur de peau tout au long de la pièce. On comprend les nombreux amants qui se bousculent au portillon de la boutique. Visiblement nerveuse dès le lever du rideau, la voix s’en ressent quelque peu et après un départ laborieux, elle retrouve heureusement ses marques. Aucune véhémence dans la voix, sa colère manque de sang dans l’explosion que devrait être, « Oh ! la pitoyable aventure ». Son amant, le ténor en Gonzalve – qui ne tarit pas d’éloges devant sa belle maîtresse, – possède une voix agréable malgré un jeu scénique moins convaincant. La tâche n’est certes pas facile pour , jeune baryton à la voix un peu verte, de faire croire qu’il est ce vieux prétendant de banquier, soupirant de la belle Concepcion. Le baryton , – mis à l’épreuve par la maîtresse des lieux – en plus de posséder le physique de l’emploi, incarne un Ramiro naïf et ravi, vocalement excellent et scéniquement fort crédible. Enfin, relevons le rôle épisodique du mari Torquemada, tenu par le trial .

De la distribution proposée pour la première d’Il segreto di Susanna, insuffle à son personnage, une Susanna mâtine, plus sensuelle encore que sa sœur aînée mozartienne lorsqu’elle suit des yeux les volutes de fumée qui s’élèvent dans les airs. Excellent soprano lyrique, voix qui recèle des qualités évidentes, par sa seule présence sur scène, elle réussit à donner consistance à une pièce dont le thème nous apparaît bien ténu. Le baryton Patrick Mallette s’investit totalement dans son rôle de mari trompé, jaloux comme un tigre, colérique comme peut l’être le Comte des Nozze de Figaro dans un univers d’opérette. Le rôle muet de la servante d’ avec ses mimiques désopilantes, est une bouffée d’air pur dans cet espace de conventions et… de fumée.

Le décor unique convient assez bien d’une pièce à l’autre. On remplace tout simplement les horloges de L’heure espagnole par des bois des cervidés, trophées de chasse du mâle dominant, le Comte Gil. Notons enfin que la réduction orchestrale proposée par le chef d’orchestre est brillante, subtile et ne manque ni de charme ni d’audace. De la farce à la comédie, si le jeu frôle parfois l’amateurisme, les voix des stagiaires de l’Atelier lyrique remettent, si l’on peut s’exprimer ainsi, les pendules à l’heure. Les spectateurs, nombreux à la première, ne s’y sont pas trompés et ont accueilli chaleureusement les jeunes artistes.

Crédit photographique : (Susanna) & Patrick Mallette (Gil) ; (Gonzalve), (Don Inigo Gomez), (Concepcion), Thomas Macley (Torquemada) & Pierre-Etienne Bergeron (Ramiro) © Yves Renaud

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Montréal, Salle Ludger-Duvernay du Monument-National, 26-III-2008. Maurice Ravel (1875-1937) : L’heure espagnole, comédie musicale en un acte sur un livret de Franc-Nohain. Ermanno Wolf-Ferrari (1876-1948) : Il Segreto di Susanna, intermède en un acte sur un livret d’Enrico Golisciani. Mise en scène : Gilbert Turp. Décors et accessoires : Moïka Sabourin. Costumes et accessoires : Cynthia Saint-Gelais. Lumières : Alexis Ouellette-Rivest. Avec Thomas Macleay, Torquemada ; Mireille Lebel, Concepcion ; Pierre-Étienne Bergeron, Ramiro ; Stephen Hegedus, Don Inigo Gomez ; Antoine Bélanger, Gonzalve. Caroline Bleau, Comtesse Susanna ; Patrick Mallette, Le Comte Gil ; Oriol Tomas, Santa (rôle muet). Orchestre de l’Opéra de Montréal. Direction : Alain Trudel.

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