Les Grandes Journées Lully du CMBV

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Crédit photographique : vue du Petit Trianon – Claire Antonini – Mira Glodeanu © DR

La pluye d’or

Qui n’a rêvé un jour de revoir les jardins baroques de Versailles, ceux que les tableaux de Cotelle, avec ses muses et ses dieux nous révèlent là-bas, aux Sources du monde, à Trianon ? Le Centre de musique baroque de Versailles (Cmbv), nous propose pour sa nouvelle saison d’Automne, des «journées Lully», qui avaient débutées l’hiver dernier d’ailleurs avec Cadmus & Hermione, et nous a convié en ce dimanche ensoleillé à poursuivre l’enchantement aux pays des nymphes.

C’est à trois des quatre concerts de ce «Dimanche à Trianon» que nous avons pu assister. Découvrant au fil de la journée et du temps qui passe, le charme indicible d’une époque et de styles qui plus que jamais sont à l’origine de la fascination qu’exercent ces lieux sur un public en quête d’Ile enchantée.

Alors que le brouillard se levait, irisant d’une lumière diaphane le parc, Claire Antonini interpréta le prélude à cette journée. Cette interprète brillante et délicate, nous offrit un programme nous permettant de percevoir la place qu’occupa le luth dans l’art de cour par excellence, le ballet de cour, mais également dans cet art de l’intime, celui des salons, dans cette musique des poètes, où l’âme mélancolique partage l’évanescence de l’instant avec un public en quête d’un idéal amoureux.

Les doigts de Claire Antonini semblent caresser la lumière et donnent à ce concert une émotion douce et prenante, nous permettant de découvrir des œuvres méconnues et sensibles d’Ennemond Gaultier ou de François Dufaut. Mais c’est dans le Tombeau de Mr Gautier par lui-même (Denis Gautier), et la Suite en La Majeur de Pierre Dubut, avec une courante «La Pluye d’or», que les couleurs du Luth devinrent aussi incarnates et dorées sous les doigts enchantés de Claire Antonini que les feuillages du parc.

Puis vinrent les voix et les violes, avec l’ensemble Spirale sous la direction de . Durant les près de 60 années que couvre ce programme, le chant des violes fut considéré dans sa perception et son interprétation des tourments de l’âme, aussi riche en couleurs que la voix humaine. Au chant Caroline Pelon, au beau soprano claire et nuancé, à la prononciation délicate sait faire vibrer les affects de poèmes évoquant tour à tour la pastorale légère, le sombre désespoir des amours perdus, la gouaille joyeuse du vin qui réchauffe les cœurs ou la gloire des Rois que la mort foudroie.

, ne possède peut être plus la vaillance, mais de sa présence, de son chant et de son sourire émanent le sentiment d’une douceur que vient briser l’âpreté de la lucidité face au temps qui passe et aux bergères légères. Le théorbiste Charles – Edouard Fantin nous offre par son jeu, la sensation troublante d’un doigté semblable à l’eau qui s’écoule, un rendu sonore cristallin et brillant. Enfin et surtout les violes de gambe de et de , sont deux voix égales («Le changé», concert à deux voix égales de Sainte Colombe) aux phrasés tour à tour sombre ou léger, murmurant des secrets, dont le chant grave des violes devient clarté, trait de lumière de l’archet. Il nous offre la sensation de nous retrouver au XVIIe siècle dans un de ces salons où l’on aimait à cultiver l’art de la conversation, le Bel Esprit.

La matinée s’achevant trop rapidement, le Cmbv avait prévu pour permettre à chacun de reprendre ses esprits un pique-nique digne des fastes de Versailles. Organisé dans les jardins privatisés de l’orangerie de Jussieu (entre les deux Trianons), c’est sous une pluie d’or (celle des feuilles d’automne qu’emportait le vent), que cet instant de convivialité, nous permit de percevoir un autre aspect des charmes de ces lieux enchantés que Lully savait si bien faire vibrer.

Dernier concert, dans une salle tout aussi pleine qu’au matin par l’ sous la direction de (violon) et de Frédérick Hass (clavecin). Ils reprirent la conversation abandonnée le temps du déjeuner, dans un programme montrant les liens unissant l’évolution des musiques françaises, italiennes et anglaises par la voix du violon, instrument virtuose, qui s’imposa au cours du XVIIe siècle. Dans ce concert, les sourires lumineux des musiciens font naître l’enthousiasme dès les premières mesures des Carillons de Paris de . Accompagnés de Bénédicte Pernet au violon, de Catherine Ambach au haute-contre de violon et James Munro à la basse de violon, et Frédérac Hass, nous révèlent les couleurs rayonnantes d’œuvres dont il fallait bien ce concert pour percevoir cette filiation. De Couperin à Lully, de Lully à Purcell, cet ensemble réussi avec brio à nous montrer toutes les influences dont s’est nourri et qu’a transmis l’œuvre du florentin. Se jouant des dissonances, saisissant sans la moindre hésitation l’âpreté de la sonorité de ces instruments baroques, les archets et le doigté délié du claveciniste, la complicité des musiciens tendus jusqu’à l’extrême, nous entraînent dans le mouvement perpétuel des allemandes, des passacailles et des chaconnes, jusqu’à l’intense émotion de celle d’ qui concluait ce programme dense, interprété avec un réel plaisir de la virtuosité.

Tandis que la nuit s’insinuait sur ce parc, et qu’un dernier programme s’annonçait, il fallu bien quitter cette Ile à jamais enchantée par le talent d’artistes qui nous ont offert à l’occasion de ce «Dimanche à Trianon» des moments de bonheur et de partage devant un public d’une grande diversité (dont des enfants et des adolescents). Bravo au Cmbv, qui en 21 ans a démontré qu’il ne faut surtout pas que jeunesse se passe.

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