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Cycle Boulez au Louvre, le feu sacré de la transgression

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Louvre Auditorium 19-XI-2008. Pierre Boulez (né en 1925) : Dérive I pour six instruments  ; Improvisation I sur Mallarmé : Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui ; Improvisation II sur Mallarmé : Une dentelle s’abolit ; Mémoriale…(Explosante-fixe…Originel) ; Enno Poppe (né en 1969) : Zug pour sept cuivres (CM) ; Dai Fujikura (né en 1977) : Fifth Station pour ensemble (création de la nouvelle version)  ; Igor Stravinsky (1882-1971) : Deux poèmes de Balmont ; Trois Poésies de la lyrique japonaise. Christine Schäfer, soprano ; Sophie Cherrier, flûte ; Ensemble Intercontemporain ; Pierre Boulez, direction.

Si la jauge de l’auditorium du Louvre est évidemment trop restreinte pour accueillir des concerts aussi prestigieux que ceux qui nous sont offerts courant Novembre dans le cadre de l’hommage particulier rendu à , l’atmosphère chaleureuse qui habite le lieu et sa qualité acoustique confèrent à toutes les manifestations une dimension exceptionnelle. Soulignons tout de même que, ce mercredi 19, était à la tête de l’ dans un programme rejoignant, au regard de ses propres œuvres, la question de l’inachevé et du fini soulevée par l’exposition dont il est le commissaire, «Œuvre : fragment»..

Ainsi la partition de Dérive I (1984) au titre emblématique est-elle une ramification de Répons et sera à son tour le ferment de Dérive II selon le processus du work in progress considérant l’œuvre en continuel devenir. Sous le geste minimaliste de Boulez, cette courte pièce jouant sur le phénomène d’attaque et de résonance offrait une très belle page inaugurale où la précision du jeu conférait à l’œuvre sa parfaite lisibilité et son aura poétique.

Œuvres fragment, Improvisation I et II sur Mallarmé (1957) constituent le noyau de Pli selon Pli qui comprend cinq volets. Nous entendions en première partie la petite version d’Improvisation I sur le sonnet de Mallarmé, Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui dont le dispositif (voix, percussions résonante et harpe) exige, pour des raisons acoustiques, une position spatiale très étudiée. La voix pure et bien timbrée de épousant les lignes mélismatiques de l’écriture s’inscrivait idéalement dans ce contexte résonant où le radicalisme sériel se confond ici avec l’amour du son et de la résonance.

Mémoriale (… Explosante fixe… originel), troisième œuvre boulézienne de la soirée livre dans son titre même la trace de sa genèse ; elle reprend en effet la partie de flûte d’Explosante fixe associée ici à un petit ensemble instrumental. «Tombeau» écrit à la mémoire de (flûtiste de l’Intercontemporain) Mémoriale exhale une émotion à fleur de cordes au-dessus desquelles flotte la ligne de flûte (idéale ) rehaussée de celle du cor : un bijou à l’éclat inaltérable !

Mais entend aussi défendre la musique des jeunes compositeurs qu’il soutient et dirige avec une rare générosité. Rappelons ce concert luxueux offert à quatre d’entre eux dans les salles du Musée (face à la Joconde, en contrebas de la victoire de Samothrace ou devant les Femmes d’Alger de Picasso…) où l’on entendait quatre créations «incitées» par le modèle de quatre œuvres du répertoire.

Ce soir, Boulez assurait la première mondiale de Zug pour ensemble à vent de , un jeune compositeur allemand dont l’univers singulier l’intéresse manifestement beaucoup. Zug relève en effet d’un projet original et aventureux qui renonce à l’éclat des cuivres au profit des demi-teintes et d’une variété infinie de l’émission sonore explorant de manière quasi obsessionnelle l’univers micro-intervallique. Si les interprètes ne semblaient pas trop à leur aise (c’était une création !), on n’en suivait pas moins les méandres d’une trajectoire sonore fascinante où se lisent les traits d’une pensée inventive autant que sensible.

Plus jubilatoire et spectaculaire, Fifth Station du japonais faisait sensation. Parce que la pièce met à l’œuvre de manière très efficace la technique de spatialisation, quatre groupes instrumentaux hétérogènes cernant de près le public totalement immergé dans le son. Il n’y a sur scène que deux instruments, le violoncelle très incitateur d’Eric-Maria Couturier (investi entre tous), et la trompette complice de . Pierre Boulez dirige donc face au public – une leçon pour les yeux autant que les oreilles – gérant avec maestria le mouvement des masses sonores qui fouettent l’espace par relances très dynamiques où se focalisent sur la clarinette basse isolée au sein du public (fabuleux ) pour suspendre l’écoute sur l’intensité vibratoire de ses sons multiphoniques.

Avant de clore le concert avec Improvisation II sur Mallarmé, une pièce plus développée que la première (piano et célesta complètent l’effectif instrumental), Christine Schäefer revenait au côté de Pierre Boulez pour interpréter avec un charme exquis les trois Poésies de la lyrique japonaise de Stravinsky, trois miniatures finement ciselées que ni la discographie ni le concert n’honorent à leur juste valeur. A la brièveté de ces trois poésies répondait celle des deux poèmes de Balmont (1911) que Stravinsky orchestre en 1954 sur le modèle des précédentes, elles-mêmes portant l’empreinte de l’effectif du Pierrot lunaire de Schœnberg : Ainsi l’œuvre renaît-t-elle perpétuellement d’elle-même …

Crédit photographique : Christine Schäefer © christine-schaefer.com

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Louvre Auditorium 19-XI-2008. Pierre Boulez (né en 1925) : Dérive I pour six instruments  ; Improvisation I sur Mallarmé : Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui ; Improvisation II sur Mallarmé : Une dentelle s’abolit ; Mémoriale…(Explosante-fixe…Originel) ; Enno Poppe (né en 1969) : Zug pour sept cuivres (CM) ; Dai Fujikura (né en 1977) : Fifth Station pour ensemble (création de la nouvelle version)  ; Igor Stravinsky (1882-1971) : Deux poèmes de Balmont ; Trois Poésies de la lyrique japonaise. Christine Schäfer, soprano ; Sophie Cherrier, flûte ; Ensemble Intercontemporain ; Pierre Boulez, direction.

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