« On ne se rencontre qu’en se heurtant » (Flaubert)

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Dijon. Auditorium, 11-XII-2008. Franz Joseph Haydn (1732-1809) : Quatuor en ré majeur « La grenouille » op. 50 n °6 Hob III. 49 ; Benjamin Britten (1913-1976) : Quatuor n° 3 op. 94 ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Quatuor n° 10 en mi bémol majeur « Les harpes » op. 74. Quatuor Belcea : Corina Belcea-Fisher, 1er violon ; Laura Samuel, 2nd violon, Krzysztof Chorzelski, alto ; Antoine Lederlin, violoncelle.

Le se forme en 1994 lorsque les musiciens se rencontrent au Royal College of Music ; ils ont alors la chance de suivre les conseils du Quatuor Chilingarian et ceux des Berg et des Amadeus. Par bonheur pour nous, ces derniers leur transmettent des indications essentielles sur le Quatuor n° 3 de Britten dont ils étaient les commanditaires, ce qui donne au Quatuor Belcea une sorte de légitimité d’interprétation qui ne peut que toucher le public ; cette œuvre peu jouée en France donne de l’éclat à un programme au fond assez conventionnel.

Le quatuor de Haydn, figure imposée des programmes de cette année, fait partie des quatuors «prussiens» composés en 1787. D’aspect aimable, il présente des traces d’humour qui jouent sur l’étonnement et la surprise ; c’est d’ailleurs l’impression que l’on éprouve en regardant et écoutant les interprètes. Ceux-ci produisent un travail «nickel», d’une synchronisation parfaite, et l’on peut ainsi à la fois remarquer les qualités de chacun et goûter un son d’ensemble parfaitement homogène. Le premier violon possède une belle sonorité alliée à une virtuosité impressionnante, qui est à son apogée dans le quatrième mouvement, celui qui justifie le titre « La grenouille », souvent donné à cette œuvre. Laura Samuel, qui a le bonheur de jouer sur un violon du Quatuor Amadeus, fait preuve d’une grande maîtrise dans le duo qu’elle entonne avec l’alto dans le second mouvement. Celui-ci peut paraître un peu pâle dans l’allegro initial, mais il participe efficacement au reste de cette œuvre.

En fait le Quatuor Belcea fait essentiellement reposer son jeu sur la loi des contrastes, s’efforçant d’opposer les temps de détente à des impulsions nerveuses et à des tempi d’enfer, de soigner ses pianos qui deviennent des remarquables pianissimos évanescents et de peaufiner ses fins de phrases et ses appoggiatures. Cependant, on ne peut s’empêcher à la longue de trouver ces procédés un peu systématiques et de songer qu’ils nuisent peut-être à la vision globale de l’œuvre.

Le quatuor de Beethoven est compris avec le même souci du détail ; les pizzicati du premier mouvement, évocateurs de la harpe, s’enchaînent aux quatre instruments avec une précision quasi horlogère et néanmoins phrasée. Pourtant les sforzandi beethoveniens trop appuyés cassent un peu le discours. L’interprétation du second mouvement témoigne d’une recherche intéressante : en choisissant de ressentir cette pièce d’une façon méditative, les musiciens obtiennent une sorte de fondu enchaîné entre les phrases. Ainsi cet adagio contraste avec le tempo furioso qui exprime bien la violence du troisième mouvement. Le thème et les variations qui concluent ce quatuor ne constituent probablement pas la page la plus affriolante écrite par Beethoven et restent sans grande originalité.

En revanche, l’œuvre de nous a passionnée. Elle peut apparaître dépouillée, comme dans le magnifique troisième mouvement qu’illustre un solo de Corina Belcea-Fisher, qui telle un équilibriste se déplace sur le fil tenu du violoncelle, de l’alto ou du second violon. Elle peut apparaître méditative et apaisée et faire entrevoir un au-delà lumineux, comme une sorte de testament du compositeur, qui n’entendit sa composition qu’en répétition. Les quatre interprètes jouent cette fois efficacement du contraste, par exemple en enchaînant ensuite d’une façon dynamique sur la fugue rugueuse du quatrième mouvement. Les jeux râpeux sur le chevalet servent de prélude à la passacaille finale, dont le thème simplissime, qu’il soit droit ou rétrogradé, est mis en valeur d’une manière poignante par le violoncelle. La fin de ce mouvement, annoncée par le délitement du thème, provoque une émotion apaisée qui est peut-être le meilleur moment de ce concert.

Crédit photographique : © Sheila Rock EMI Classics

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