Europa : de la Puszta aux Carpates

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Dijon, Auditorium. 07-I-2009. Leoš Janáček (1854-1928) : Sonate pour violon et piano ; Karol Szymanowski (1882-1937) : Mythes pour violon et piano op. 30  ; Béla Bartók (1881-1945) : Rhapsodie pour violon et piano n° 1 Sz. 86 ; Georges Enesco (1833-1887) : Sonate pour violon et piano n° 3 en la mineur « Dans le caractère populaire roumain » op. 25. David Grimal, violon ; Georges Pludermacher, piano.

et

Le nationalisme n’est plus ce qu’il était au début du XXe siècle : ce concept est alors un puissant moteur artistique, et il est en même temps une sorte de moyen d’affirmer l’existence de son pays en Europe. C’est cette idée qui est le fil conducteur du concert éblouissant que nous ont présenté ces deux artistes généreux.

A la lecture de ce programme original, on ne peut s’empêcher de se précipiter dans les ouvrages de référence afin d’y glaner quelques indications permettant une approche plus facile de ces œuvres peu connues. Catastrophe ! Le musicologue consulté accable alors le pauvre lecteur d’une foule de détails analytiques les plus rébarbatifs possibles : le pire est donc à craindre pour le soir du concert. Et là, la musique va se révéler comme un art de la communication sans rival : une telle complicité unit les deux interprètes, ceux-ci semblent tellement heureux de déjouer toutes les difficultés techniques qui jalonnent ces œuvres, que tout paraît alors évident, le contenu comme la forme.

Les deux œuvres qui constituent la première partie du programme ont été achevées pendant la première guerre mondiale, mais il est clair que leur style est influencé par des courants esthétiques qui ne résistent pas aux bouleversements de ce conflit. La construction d’ensemble de la sonate de Janaček, est élaborée en 1914, «au printemps, alors que nous attendions l’arrivée des Russes», dit le compositeur tchèque, et les deux interprètes insistent sur le caractère violent et désespéré qui règne dans cette œuvre romantique. Le lyrisme s’oppose en permanence à des accents brutaux qui éclatent en particulier dans le troisième mouvement. Le matériau thématique semble simple car les échelles utilisées sont restreintes, mais il est maintes fois répété avec des couleurs différentes, soulignées par le jeu et le son diversifié du violon ou du piano. La façon abrupte dont se termine la sonate ouvre la porte à toutes les suppositions angoissées.

L’œuvre de Szymanowski, pleine de pièges techniques pour le violoniste (emploi du suraigu, harmoniques nombreux, glissandi) est rempli d’une poésie qui doit beaucoup à une impression de transparence sonore. On ne peut s’empêcher de penser à des œuvres de Debussy, qui transmettent ce même climat symboliste. Dans La fontaine d’Arétuse et dans Narcisse (deux histoires d’eau), le piano a la même clarté que dans la pièce bien connue de Ravel. Dryades et Pan nous réjouit par son aspect capricieux et bondissant. La vivacité du violon répondant à celle du piano fait défiler dans nos têtes des images de poursuite mythologique ; nous savourons avec gourmandise les clairs harmoniques d’une éblouissante cadence de violon qui se prolonge dans les aigus pianistiques, ou au contraire, lors de sa redite dans la coda, débouche sur de mystérieux trémolos dans le grave du piano.

Même si l’un des compositeurs de la seconde partie est hongrois et l’autre roumain, les sources d’inspiration de Bartók et d’Enesco sont les mêmes, et ils les exploitent finalement de la même façon : la musique paysanne de leurs pays respectifs, mais aussi les instruments populaires qui l’exécutent leur fournissent toutes les pistes nécessaires à leur travail de compositeur. L’œuvre de Bartók est une superbe recréation d’une rhapsodie tsigane traditionnelle, avec les oppositions entre lassù-friss (lent et passionné, vif et dansant), avec son caractère improvisé et ici l’exploitation appuyée du mode de fa. Cette pièce très «grand public» met encore en valeur toutes les qualités de virtuosité d’un violoniste qui sait avec aisance faire apparaître les caractères successifs de l’œuvre dans leur diversité.

La sonate d’Enesco est un morceau magnifique dont on ne saurait que conseiller l’audition. Il semblerait d’ailleurs que l’on redécouvre les compositions de ce musicien, dont l’opéra Œdipe vient d’être joué à Toulouse avec un grand succès. Dans cette sonate, l’auteur exploite d’une façon raffinée tout ce qui nous paraît exotique. Dès le premier mouvement, un lyrisme typique de l’Europe danubienne s’épanche avec des mélodies orientalisantes où les glissandi du violoniste mettent en valeur les micro-intervalles, tandis que le piano imite le cymbalum. Le second mouvement est superbe de poésie nocturne : les bruits de la nature surgissent alors d’une façon mystérieuse, la note répétée du piano évoque le pic-vert, puis la façon dont le pianiste brode autour de cette note rappelle les modes d’improvisation de la musique paysanne. Le dernier mouvement sacrifie à l’esprit de la danse et les thèmes sont repris avec brio dans toutes les tessitures.

Durant toute cette soirée, les deux interprètes ont su dégager con anima les différents climats qui se succèdent souvent en s’opposant : leurs sonorités sont étonnamment originales et les différents modes de jeu servent toujours à magnifier l’expression, avec jusque ce qu’il faut d’excès pour goûter la vie à la sauce «paprika». Et comme la musique est un plaisir sans fin, les deux comparses nous entraînent ensuite dans une «troisième mi-temps» composée de cinq bis, tous d’essence populaire, qu’il s’agisse de Bartók, de Brahms ou d’Estrellita my little star, et pour finir, «bonne nuit les amis», par la transcription de la voluptueuse mélodie de Debussy, Beau soir.

Crédit photographique : © JL Atlan

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