Mahagonny, autopsie de la décadence

La Scène, Opéra, Opéras

Nantes. Théâtre Graslin. 21-II-2009. Kurt Weill (1900-1950) : Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny (Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny), opéra en 3 actes et un épilogue sur un livret de Bertolt Brecht. Mise en scène : Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca. Lumières : Christophe Forey. Avec : Nuala Willis, Witwe Leocadia Begbick ; Beau Palmer, Fatty der Prokurist ; Nicholas Folwell, Dreieinigkeits Moses ; Elzbieta Szmytka, Jenny Smith ; Andrew Rees, Jimmy Mahoney ; Eric Huchet, Jakob Schmidt / Toby Higgins ; Frédéric Caton, Sparbüchsen Billy ; Randall Jakobsch, Alaskawolf Joe. Chœur d’Angers Nantes Opéra (chef de chœur : Xavier Ribes), Orchestre National des Pays de la Loire & Fanfare de la 9e Brigade Légère Blindée de Marine de Nantes, direction musicale : Pascal Verrot.

Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny

Mahagonny figure trop rarement à l’affiche des scènes hexagonales pour ne pas nous réjouir de l’initiative d’Angers Nantes Opéra qui, en coopération avec l’Opéra de Lille, nous propose de retrouver la brillante production créée par et à Lausanne il y a douze ans déjà. Les deux metteurs en scène ont décidé de nous conter une histoire, celle de , bûcheron venu d’Alaska, pour se perdre définitivement dans la ville piège. La critique sociale est rendue avec acuité dans ce spectacle qui mêle férocité, humour et tendresse, avec le concours des décors imaginatifs et délibérément naïfs de , des costumes bariolés d’Agostino Cavalca et des lumières hollywoodiennes de . Les commentaires projetés assurent de plus une parfaite lisibilité pour les spectateurs non germanophones qui découvrent l’ouvrage. Cette mise en scène respire l’évidence, entre la malicieuse distanciation qu’exige l’ouvrage et la peinture parfois sordide des caractères, et l’on aura sans doute difficulté désormais à imaginer Magahonny sous une autre présentation.

«Si Mahagonny existe, c’est que le monde est malade» apprend-on très rapidement. De fait, ce sont des mort-vivants qui peuplent cette ville où tous les vices se sont donné rendez-vous. Mahoney, par sa lucidité et sa singularité, se trouve rapidement désigné comme une parfaite victime expiatoire. Pour avoir dénoncé la capacité de destruction des hommes, il doit mourir. Andrew Rees relève brillamment le pari périlleux de ce rôle qui exige des moyens aussi solides que flexibles. Il s’investit sans réserve, vocalement et scéniquement, au point de frôler l’accident dans certains aigus forte projetés au dessus de la masse orchestrale. Face à lui, Jenny n’est pas une simple fille facile : elle possède une réelle sincérité dans sa résignation, et parvient à nous émouvoir. Physiquement crédible, Elzbieta Szmytka, que nous nous réjouissons de retrouver, lui apporte un soprano à la fois léger et charnu, ainsi qu’une impeccable discipline mozartienne qui illumine Alabama song.

est une actrice fascinante ainsi qu’une admirable diseuse, la voix parlée étant d’une rare profondeur. Malheureusement, le rôle doit également être chanté, et cette voix usée jusqu’à la corde nous soumet parfois à rude épreuve. Ses deux complices sont en revanche fort satisfaisants, et cauteleux à souhait. Nicholas Folwell prête à Moïse les moyens assurés d’un Alberich, tandis que Beau Palmer fait de son Fatty borgne, un proche parent de Monostatos. Eric Huchet, remarquable ténor de caractère, tire profit de l’agonie de Jack, mort d’avoir dévoré deux veaux entiers. L’athlétique Randall Jakobsch apporte à Joe ses graves profonds, mais nous peinons à penser que ce colosse puisse être aussi rapidement terrassé lors du combat de boxe. , enfin, campe subtilement Bill, qui a le sens de l’amitié mais plus encore celui de l’argent.

A la tête du toujours remarquable Orchestre National des Pays de Loire, des chœurs d’Angers Nantes Opéra admirablement préparés par , ainsi que de musiciens de la fanfare de la 9e brigade légère blindée de marine de Nantes, l’affable accomplit une sorte de miracle pour son premier contact avec la musique de . Il réalise la fusion de toutes les composantes de la partition, qui emprunte à la grande tradition lyrique mais aussi au jazz et au cabaret berlinois, avec une maîtrise du rythme et de la dynamique époustouflante, et en conservant une parfaite coordination de toutes les forces en présence. L’évidence orchestrale rejoint ainsi l’évidence de la présentation scénique. Le chef refuse par ailleurs tout effet, estimant à juste titre que Weill a su lui-même admirablement placer la ponctuation là où elle lui semblait nécessaire. Le travail intense exercé avec les instrumentistes trouve sa récompense dans cette prestation d’une rare fluidité, sans artifice et sans faille.

Est-il nécessaire de le préciser, le public nantais a accueilli le spectacle avec un rare enthousiasme, récompensant tout autant la qualité d’un ouvrage fascinant que les vertus musicales et scéniques d’une reprise mémorable.

Crédit photographique : (Begbick) ; Nicholas Folwell (Moïse), (Begbick), Beau Palmer (Fatty) © Jef Rabillon / Angers Nantes Opera

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