FBS-ResMusica-mégaBannière

Patrick Dupond: itinéraire d’un attachant surdoué

Artistes, Danse , Danseurs, Portraits

« Pour moi, ce garçon a du génie ». (R. Noureev)

Notre dossier : Art de la Danse

 

Enfance et apprentissage

est né le 14 mars 1959 à Paris. Enfant turbulent et bouillonnant d’énergie, sa mère tente vainement de canaliser l’énergie de son fils en l’inscrivant à diverses activités. Puis un jour, l’enfant a le déclic en assistant à un cours de danse classique : il sera danseur. « Je savais que ce métier serait ma vie », a-t-il immédiatement pressenti. « Aujourd’hui, rétrospectivement, j’ai l’impression de n’avoir commencé à vivre que le jour où j’ai décidé de devenir danseur ». Ses capacités extraordinaires et sa soif d’apprendre sont très vite remarquées. Max Bozzoni, ancien danseur de l’Opéra National de Paris, accepte de prendre en main le jeune prodige. Il évoque ainsi son ancien élève : « C’était un garçon unique pour moi. Il me redonnait tout ce que je n’avais pas pu finir dans ma carrière ; je le lui redonnais comme un héritage. Il a fait la continuation de ce que je n’avais pas fait ». Patrick entre à l’Ecole de Danse de l’Opéra en 1970, il est alors âgé de 11 ans. Il continue cependant à suivre l’enseignement de M. Bozzoni qui « parfait » son élève. Un but les guide : l’admission dans le corps de ballet à l’issue de la scolarité de l’enfant. Patrick est confiant en l’avenir : « Rien ne pouvait venir se mettre entre la danse et moi ».

Entrée à l’Opéra National de Paris

Le 14 mars 1975, il est admis au concours d’entrée dans le corps de ballet de l’Opéra National de Paris. Il n’est alors âgé que de 16 ans. La même année, il est le premier danseur français à remporter la médaille d’or du Concours international de Varna en Bulgarie. Malgré le niveau excessivement élevé des candidats venus des quatre coins du monde, il recueille tous les suffrages et est unanimement élu « meilleur danseur du monde » par ses pairs. Il se souvient d’une de ses variations : « J’ai dansé ce soir-là un de mes meilleurs Don Quichotte. D’ordinaire, j’exécutais cinq ou six rotations sur un pied, ce qui est déjà extraordinaire. Ce jour-là, un dieu de la danse – à moins que ce ne soit tout bêtement ma seule énergie – me fit accomplir un exploit plus rare : une pirouette de dix tours ! Le public électrisé se leva comme un seul homme ». Devenu la « mascotte » du concours, il signe déjà des autographes comme s’il avait quinze ans de carrière derrière lui ! Le « phénomène Dupond » est en marche. Ce surdoué gravit un à un les échelons jusqu’au grade suprême avec une obsession en tête : se faire remarquer. « Dans les ensembles, je ne mettais jamais ma tête du même côté que celle des autres. Il fallait toujours que je saute plus haut où que je fasse un tour supplémentaire pour que le public ne voie que moi ». L’enseignement qu’il reçoit des plus grands (R. Noureev, M.Denard, Y. Chauviré, S. Lifar ou encore C.Bessy) sert à enrichir un talent exceptionnel. Coryphée en 1976, il est nommé Sujet en 1977, Premier Danseur en 1978 et est finalement nommé danseur Etoile le 30 août 1980, à l’âge de 21 ans (« Etre étoile, ce n’est pas « être », c’est devenir »).

L’âge de raison

Cependant, il garde la tête froide face à cette ascension fulgurante : « Je n’aime pas la starification immédiate et décidée, programmée. L’ascension, la maîtrise technique et artistique, cela vient lentement. Un cheval du Cadre Noir de Saumur, c’est sept ans d’apprentissage, d’acquisition… Et moi, je me compare souvent à un cheval de Saumur. Sauf que moi, c’est bien plus de sept années qui me sont nécessaires pour approcher la perfection. Quant à l’atteindre, c’est la quête de toute une vie ». Profondément généreux dans sa danse comme dans la vie, il est adulé par le public. Le secret de son succès ? Patrick possède une personnalité à part dans l’univers figé du ballet : drôle et turbulent, il a laissé un souvenir inoubliable à ses partenaires. Dominique Khalfouni se remémore cette personnalité attachante : « Patrick était un vrai clown, un incroyable boute-en-train, toujours de bonne humeur et débordant de joie de vivre. C’était une personnalité et un talent extraordinaires, ainsi que le meilleur des amis. Je me souviens d’une tournée en Amérique du Sud au cours de laquelle nous avons beaucoup ri tous les deux. Danser avec Patrick n’était que du bonheur ». Cette naïveté et ce sens de l’humour, Patrick les conservera tout au long de sa carrière : « Celui qui n’est pas capable de rire du milieu, s’étouffe très vite, se sclérose, c’est une force colossale malgré tout de rester en dehors, d’en rire, après tout ce n’est que du divertissement, on fabrique du rêve ». Grâce à son aura exceptionnelle, la France entière redécouvre l’Ecole française. Les rôles s’enchaînent et sa carrière prend un essor international : il est invité à danser sur toutes les scènes du monde. Il a porté le drapeau tricolore dans le monde entier et fut notre plus bel ambassadeur. Extrêmement médiatisé, il devient une « star populaire », phénomène qui ne s’est jamais reproduit depuis en danse. Il est choisi par les plus chorégraphes : Noureev, Béjart (il aura cette belle phrase à la mort de celui-ci : « Il est sans doute déjà en train de faire danser les étoiles »), Neumeier, Ailey, Grigorovitch, Nikolais, Tharp ou encore Roland Petit qui dira de lui : « est vraiment un surdoué… Il a, de plus, un extraordinaire don de sympathie dont il rayonne quand il danse : dès qu’il entre en scène, on oublie tout et on ne voit plus que lui ».

L’apogée de la carrière

Il est le partenaire des plus grandes ballerines de son temps : Noella Pontois, Dominique Khalfouni, Monique Loudières, Sylvie Guillem ou encore Marie-Claude Pietragalla qui se souvient qu’il montrait « une énorme générosité vis-à-vis de sa partenaire ». Isabelle Guérin, pour sa part, avait « une totale confiance en lui ». Patrick aime en effet à répéter qu’un danseur doit traiter sa partenaire « comme une Lady ». Il reste cependant exigeant envers lui-même continue à travailler d’arrache-pied afin de ne pas décevoir son public : « Etre étoile est une obligation. C’est un état qui a son prix, qu’il faut quotidiennement payer de son corps, de son temps, de sa vie privée ». Toujours foisonnant d’idées, il crée en 1985 son propre groupe dénommé « Dupond et ses stars ». Parmi les membres de cette troupe qui sillonne le monde entier, on dénombre Sylvie Guillem, Monique Loudières, Manuel Legris et Laurent Hilaire. Sa carrière prend un essor inattendu en 1988, lorsqu’il est nommé directeur artistique du Ballet Français de Nancy : « Epoustouflantes, ébouriffantes, exténuantes, délirantes, excitantes, productives, infatigables, lumineuses, mes trois années Nancy furent formidablement importantes pour l’accomplissement de ma vie d’artiste responsable ». Mais la consécration ultime survient en 1990, lorsque Pierre Bergé le nomme directeur artistique du Ballet de l’Opéra National de Paris. Il n’est alors âgé que de 31 ans ! « Lorsque Pierre Bergé me proposa le fameux poste, je pensai d’abord à décliner l’offre qui me paraissait trop belle, trop lourde à porter ». Les années Noureev pleines de faste avaient alors laissé place à une période de désenchantement au sein de la compagnie : « J’étais celui qui pouvait relever le défi, sauver la compagnie, lui insuffler l’énergie et la vitalité qui feraient à nouveau d’elle le meilleur ballet du Monde ». Il demeure très présent sur scène et mène avec une belle efficacité la troupe pendant un peu plus de cinq ans. Il marque sa volonté de changer dans la tradition en respectant trois principes : création, tradition et diffusion. « Je possédais aussi un caractère impétueux, volontiers iconoclaste, j’étais connu pour ma volonté d’ouvrir la danse classique à d’autres horizons, pour mon refus des catégories, des cloisonnements, des rigidités hiérarchiques ». Cette insoumission ne plaît pas à tout le monde. Qu’importe, il aime à dire que les règles, « il les jette à la poubelle ». Il est à la fois porté aux nues et jalousé : tel est l’apanage des grands artistes. Il découvre celles et ceux qui deviendront les étoiles de demain (Marie-Claude Pietragalla , Fanny Gaida) et assure la pérennité de l’institution avec une belle prescience. Son don ? « Je l’ai pour le donner à mon tour, l’offrir ! ».

 

La descente aux enfers

Etoile-danseur, il interprète dans le film Dancing Machine (réalisé par Gilles Béhat) un personnage diamétralement opposé à ce qu’il est dans la vie. Il a pour partenaire Alain Delon qui loue les talents de ce comédien-né. Il participe également au téléfilm Danse avec la vie (réalisé par Michel Favart), expérience probante qui lui apporte la reconnaissance du milieu et lui vaut d’être nominé aux Césars. Star à part entière, Patrick est sollicité pour participer au Festival International du Film de Cannes en tant que membre du jury. Il accepte la proposition et les évènements s’enchaînent alors d’une manière néfaste : il est licencié par la Direction de l’Opéra pour s’être absenté durant trois jours sans autorisation préalable. Il estime la sanction abusive : « Je méritais un blâme. Pas cette décision injuste et totalement disproportionnée par rapport à ma faute ». Il porte l’affaire en justice devant les Prud’hommes ; sa requête est rejetée. Il traverse alors une période de doutes pendant laquelle il se produit peu sur scène (à l’exception d’un majestueux spectacle avec le Cadre Noir de Saumur à Bercy, et d’une création au Japon avec Carolyn Carlson). Les évènements fâcheux semblent se succéder dans sa vie : ganglions à la gorge, chute dans un escalier, incendie, le destin s’acharne contre l’ancienne étoile adulée. La période noire continue : en janvier 2000, Patrick Dupond est victime d’un grave accident de voiture qui le contraint à une lourde rééducation : il doit à la fois réapprendre à effectuer les gestes du quotidien, mais aussi à danser. Une ténacité et une rage de vivre qui s’avèreront payantes : « J’ai toujours su que je redanserai ! Dans mon for intérieur, je savais, même cassé, que ça ne s’arrêterait pas là ». Il reprend son entraînement avec son Maître de toujours, Max Bozzoni, et se reproduit sur la scène un an plus tard dans la comédie musicale L’air de Paris : « J’ai toujours été doué pour l’opiniâtreté. Une porte est fermée, on ne peut l’ouvrir, je fonce dedans, j’arriverai à l’ouvrir. C’est sûrement ce qui m’a permis d’avancer ». En 2005, il pénètre dans l’univers télévisuel en participant à l’émission de téléréalité « La Ferme des Célébrités 2 ». Il revient sur cette expérience qui sera fort médiatisée : « Le risque de se dévaloriser existe à la télévision, comme sur scène ». Il ajoute que cette émission était une parenthèse dans son parcours, mais également un moyen de gagner de l’argent pour son association. En 2007, il réitéra l’expérience en devenant membre du jury dans l’émission « Incroyable Talent ». Il décrit ainsi son rôle de juge : « On trouve toujours quelque chose de positif. Et, quand les gens vont dans la mauvaise direction, il faut le leur signaler ».

Retour sur scène

L’année 2008 marque son grand retour sur scène. Le spectacle Fusion, qu’il a créé en collaboration avec Leila Da Rocha, a pour ambition le mariage de deux cultures scéniques, celle de l’Orient et de l’Occident. Une audacieuse manière de métisser les genres au détriment des puristes de la danse classique : Patrick n’a rien perdu de son talent provocateur. Quant à la retraite, elle reste encore floue : « C’est moi qui déciderai quand ce jour sera venu. On ne m’impose pas une telle décision, et je sais que ce n’est pas le moment d’y songer. Mais quand ça arrive, il ne faut pas baisser les bras. Il y a d’autres moyens de continuer… ». D’autres moyens de continuer, certes, mais espérons pour l’univers de la danse que Patrick continuera à nourrir de son talent et de sa foi les générations futures : « Etoile je fus, étoile je suis, étoile je resterai jusqu’à la fin de mes jours ».

Patrick Dupond en quelques dates

1959 : naissance à Paris
1970 : admis à l’Ecole de Danse de l’Opéra National de Paris
1975 : intègre le Corps de ballet de l’Opéra National de Paris
1975 : médaille d’or au concours international de Varna en Bulgarie
1978 : nommé Premier danseur
1980 : nommé danseur Etoile
1988 : directeur artistique du Ballet Français de Nancy
1990 : directeur artistique du ballet de l’Opéra National de Paris
1995 : licencié par la direction de l’Opéra de Paris
1999 : spectacle Le Ballet du Cadre Noir de Saumur
2000 : victime d’un grave accident de voiture
2001 : comédie musicale L’Air de Paris à l’Espace Pierre Cardin
2005 : participe à l’émission  » La Ferme Célébrités 2″ sur TF1
2007 : jury pour l’émission  » Incroyable Talent  » sur M6
2008 : spectacle Fusion à l’Espace Pierre Cardin
Distinctions honorifiques
1988 : Commandeur des Arts et des Lettres
1990 : Chevalier dans l’Ordre National du Mérite
1996 : Chevalier l’Ordre National de la Légion d’Honneur

Créations
1976 : Nana (Roland Petit) ; Mahler Lieder (Oscar Araiz)
1977 : Les Quatre saisons / Le chant de la terre (Kenneth Mac Millan)
1978 : Métaboles (Kenneth Mac Millan)
1979 : Relâche / Sonatine bureaucratique (Moses Pendleton) ; Parade (d’après Léonide Massine) ; Variations (Violette Verdy) ; Diachronies (Janine Charrat)
1980 : Le fantôme de l’Opéra (Roland Petit) ; Vaslaw (John Neumeier) ; Schéma (Alwin Nikolais)
1981 : Le bal masqué (Gigi Caciuleanu) ; La fille mal gardée (Heinz Spoerli) ; Le songe d’une nuit d’été (John Neumeier) ; Roméo et Juliette (John Cranko)
1983 : Au bord du précipice (Alvin Ailey)
1985 : Arlequin magicien par amour (Ivo Cramer) ; Carnaval (d’après Michel Fokine) ; Le bourgeois gentilhomme (d’après George Balanchine) ; No Man’s Land (Rudi Van Dantzig) ; Roméo et Juliette (Rudolph Noureev) ; Angel Food (Michael Clark)
1986 : Salomé (Maurice Béjart)
1987 : Soon (Daniel Esralow)
1988 : Le martyre de Saint Sébastien (Bob Wilson) ; Demago Megalo (Patrick Dupond) ; Faits et gestes (Ulysse Doves) ; Les Illuminations (Thierry Malandain)
1989 : Vespers / Bad blood (Ulysse Doves) ; Rouge Poisson (Pierre Darde) ; Petrouchka (d’après Michel Fokine) ; Idmen (Daniel Larrieu)
1992 : Push Comes to the Shove / Grand Pas (Twyla Tharp) ; Dance at the Gathering (Jerome Robbins) ; Le Tricorne (d’après Léonide Massine) ; Retours de scène (Odile Duboc)
1993 : Giselle (Mats Eks) ; Casse-Noisette (Neumeier) ; Déjà vu (Murray Louis)
1994 : Till Eulenspiegel (d’après Vaslav Nijinski) ; Camera Obscura (Roland Petit)
1995 : Les variations d’Ulysse (Jean-Claude Galotta) ; Kurozuka (Maurice Béjart) ;
1996 : The Four Seasons / A Suite of Dances (Jerome Robbins) ; La Neuvième Symphonie (Maurice Béjart)
1999 : Le Ballet du Cadre Noir de Saumur ( Olivier Panhuys)
2003 : L’air de Paris (Thierry Harcourt)
2008 : Fusion (Patrick Dupond / Leila Da rocha)

Crédit photographique : © Sakata; Le martyre de Saint Sébastien © Opéra National de Paris; avec Maurice Béjart (répétition du ballet Kurozuka) © Reuters / John Schults; Dancing Machine © TF1 productions ; avec Leïla Da Rocha © Angeli

Banniere-clefdor1-aveclogo

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.