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Du Rock’n Roll wagnérien percutant !

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Toulouse. Halle aux Grains. 30-IV-2009. Ernest Bloch (1880-1959) : Hiver-printemps, deux poèmes pour orchestre ; Christophe Rouse (né en 1949) : Der Gerettete Alberich, fantaisie pour percussions et orchestre ; Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847), Symphonie « Ecossaise » n°3 en la mineur, op. 56  ; Colin Currie, percussions ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction : John Storgårds

Orchestre National du Capitole

Les concerts de l’orchestre du Capitole se suivent et ne se ressemblent pas ! Ce programme particulièrement hétéroclite restera certainement comme l’un des plus surprenants d’une saison pourtant particulièrement riche. Les deux poèmes symphoniques d’ sont d’une écriture agréable toute en finesse, avec une utilisation optimale des possibilités de l’orchestre post-romantique. Des grandes masses orchestrales parfaitement dosées aux solos délicats, toutes les familles d’instruments sont bien mises en valeur. L’orchestre du capitole arbore ses plus belles couleurs et la direction de John Storgards est généreuse et précise à la fois. On sent que l’orchestre et le chef sont liés et que la musique sort renforcée dans une atmosphère si sereine. Dans cette œuvre de jeunesse Bloch montre une parfaite maîtrise de l’orchestration et son inspiration n’est pas sans liens avec la musique française de l’époque, de Debussy et d’Indy.

Après ce moment de prise de contact entre le public, l’orchestre et le chef, moment tout rempli de stabilité et de satisfaction de bon aloi, le choc avec la fantaisie de a été violent et jubilatoire. Cette pièce trop modestement nommée Fantaisie pour percussions et orchestre mérite d’être connue. Mais la virtuosité inouïe exigée du percussionniste solo doit certainement en expliquer la rareté au concert. Le premier choc vient comme d’un saut dans l’espace en apesanteur. Ceux qui savent l’effet que fait la sublimation du leitmotiv de la rédemption par l’amour à la toute fin du Crépuscule de Dieux de Richard Wagner après quatre heures comprendront le choc. Tel un albatros planant dans l’immensité, le large geste de John Storgards convoque cette extraordinaire jouissance sonore, surtout quand on sait comme cet orchestre sait la rendre. Venant sans préparation, le seul choix est de s’y plonger, mais à peine, car très vite la dernière modulation touchant au sublime s’évanouit dans le suraigu. Cette fin envoûtante devient ainsi le début d’un voyage en enfer. Arrivé en catimini, va durant tout le reste de la pièce jouer sa vie, ou plutôt s’incarner en la fuite éperdue, la souffrance et l’arrogance du personnage si mal aimé de la Tétralogie : Alberich le maudit. Tenter une description de cette pièce qui associe, les thèmes et leitmotivs des opéras wagnériens liée à Alberich à une débauche de virtuosité sur quatre groupes de percussions reviendrait à partager sa malédiction. Ce voyage inouï est une œuvre d’une écriture virtuose, exigeante pour le soliste mais également pour tout l’orchestre. Quand au public, une écoute immédiate est possible, pourtant, seul un Wagnérien accompli peut déguster l’utilisation des leitmotivs, parfois transformés à en être méconnaissables avec beaucoup d’humour. Le soliste doit passer d’un groupe d’instruments à l’autre tant les instruments sont nombreux. La variété des effets est d’une rare subtilité. S’étalant sur toute la largeur de la Halle aux grains il était facile de mesurer l’ampleur de cette panoplie et de déguster à l’avance tel ou tel groupe. Nous retiendrons deux moments, de ces instants rarissimes qui vous font entendre la musique autrement. D’abord une incroyable cadence associant les percussionnistes de l’orchestre et qui malgré la distance de toute la profondeur de la scène ont semblé partager la même transe. Et surtout, la confirmation qu’il n’y a pas «des musiques» mais «une seule sorte», «la bonne». Imaginez l’effet : après des moments douloureux, mystérieux, haineux, tragiques grotesques, correspondant aux tribulations d’Alberich le maudit, s’assied enfin devant la batterie alors qu’on se demande comment il a pu jouer de tant d’instruments si divers, sans être complètement épuisé. Et pour quelques mesures, qui resteront parmi les plus belles jamais entendues cette saison, pourtant riches en audaces, il attaque un solo de Rock qui sera rapidement accompagné avec fureur par tout l’orchestre du Capitole d’une précision rare. Ces quelques mesures de «rock wagnérien», de manière fulgurante feront comprendre que le personnage d’Alberich est plus moderne que maudit et surtout que le rock c’est magnifique ! Et accessoirement que cet orchestre peut vraiment tout jouer, sans préjugés ! L’ovation faite par le public a été à la hauteur de la puissance de cette musique interprétée à la perfection.

Comment peut-on ensuite, même après l’entracte, demander au public d’écouter la Symphonie «Ecossaise» de Mendelssohn ? Quelle étrange programmation ! L’interprétation a été magistrale, faisant ressortir tout le classicisme de fond d’une œuvre romantique polie. L’orchestre est ductile, le chef est inspiré. Mais après une telle tension, un tel choc dans la fantaisie d’Alberich, l’audition d’une telle œuvre risquait plutôt de conduire le spectateur dans les bras d’Hypnos. .. Comme si ce voyage à l’envers du Ring partant de la scène finale suraiguë du Crépuscule des Dieux, pour terminer dans le grave pianissimo à la façon des premières mesure de l’Or du Rhin, n’avait été qu’un rêve… Mais alors quelles sensations inoubliables il laisse !

Crédit photographique : Colin Currie © DR

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