tous les dossiers(1)

Mathias Heymann, danseur

Artistes, Danse , Danseurs, Entretiens

Nommé danseur étoile le 16 avril 2009 à l’issue de la première d’Onéguine, Mathias Heymann s’illustre par sa personnalité lumineuse, sa technique incroyablement sûre, sa théâtralité, son élégance et son charisme certain. Toutes les bonnes fées semblent s’être penchées sur le berceau de ce jeune artiste de 22 ans aussi talentueux que modeste. ResMusica est allé à la rencontre de ce surdoué incroyablement attachant.

Notre dossier : Art de la Danse

 

ResMusica: Avoir été nommé étoile est-il synonyme d’une pression accrue ? Comment appréhendez-vous ce nouveau titre au quotidien ?
: «Pression» n’est pas le terme approprié selon moi ; ce n’est pas ainsi que je ressens les choses. Cette nomination est la récompense d’une progression et du travail que j’ai pu fournir durant les cinq dernières années. La pression va bien sûr être présente, mais elle était déjà là lorsque j’étais Premier Danseur. Ma première pensée aujourd’hui est pour ceux qui m’ont soutenu depuis le début, je souhaite être digne de leur confiance et faire honneur à la Maison. Ce n’est donc pas une pression qui m’écrasera, mais qui m’incitera au contraire à me surpasser.

RM : Les comportements ont-ils changé à votre égard depuis votre nomination ?
MH : Pas du tout : je reste toujours à leurs yeux Mathias. Les maîtres de ballet et les répétiteurs ont toujours la même exigence vis-à-vis de moi. Quant à mes amis, ma nomination leur a fait plaisir et ils n’ont absolument pas changé de comportement à mon égard. Bien sûr, il y a toujours cette espèce de timidité des danseurs, même inconsciente, envers le titre d’Etoile et qui entraîne une certaine distance, mais sur le plan relationnel je continuerai à avoir les mêmes relations avec la troupe. Car nous sommes tous ensemble sur scène et cette cohésion est indispensable pour que le spectacle fonctionne harmonieusement. En définitive, il ne ressort que des comportements positifs à l’égard de ma nomination.

RM : Vous avez été formé par Véronique Sottile, ancienne danseuse de Roland Petit. Est-elle à l’origine de votre vocation ? D’autres professeurs vous ont-ils durablement marqués au cours de votre apprentissage ?
MH : Elle m’a en effet énormément soutenu depuis mes débuts. Elle m’a apporté la rigueur et a réussi à me contenir, un challenge a priori difficile car j’étais un enfant dynamique féru de sports tels que la natation ou le tennis. Elle a toujours cru en moi alors que j’avais certaines lacunes physiques à mes débuts ; j’étais petit et plutôt bouboule et n’avais donc rien du stéréotype habituel du danseur. Elle a senti l’envie que j’avais de progresser et fut dès lors très poussive à mon égard. Elle m’a initié très vite à toutes les difficultés techniques ce qui fait qu’aujourd’hui la grande technique ne me fait pas peur. A l’inverse, au niveau du placement, j’avais de sérieuses lacunes. J’ai dû retravailler cet aspect lorsque je suis arrivé à l’Ecole de Danse. Bruno Bouché fut derrière moi pour remettre les choses en ordre. Quant à Jean-Yves Lormeau, il possédait une vision particulière de la danse, avec un accent particulier sur le placement, la force et la résistance. Ce fut une très bonne année, mais difficile. J’avais beaucoup de choses à réapprendre. Jacques Namont fut mon professeur durant ma dernière année d’école et nous fit travailler notre mental afin de parfaire les danseurs en devenir que nous étions. On oublie trop souvent que le mental est essentiel dans la danse : danser en collants devant cinq mille personnes équivaut à une certaine mise à nue ; il vaut donc mieux avoir confiance en soi, cela aide ! S’agissant de Brigitte Lefèvre, elle m’a très vite repéré lors des concours. Grâce à Aurélie Dupont, j’ai pu effectuer mes premiers rôles classiques sur scène. Patrice Bart nous a permis, à Aubane (Philbert) et à moi d’interpréter L’oiseau bleu dans le cadre de la soirée Jeunes Danseurs. Il m’a également fait travailler mon premier Giselle à Monaco (je rêvais depuis toujours d’interpréter Albrecht !). Quant à Clotilde Vayer, elle est très investie dans son travail et possède une énergie communicative.

RM : Vous avez beaucoup travaillé avec Manuel Legris. Quels conseils avez-vous retenu de cet enseignement ?
MH: Manuel m’a très vite repéré et m’a offert l’opportunité de danser lors de ses tournées au Japon. Des expériences très enrichissantes qui m’ont permis de me confronter à un autre public ; cela aussi fait partie du métier de danseur. Il m’a également beaucoup appris s’agissant des adages : le maintien derrière les partenaires par exemple. En fait, rien qu’en regardant danser Manuel on apprend beaucoup. C’est quelqu’un de très généreux. Je me souviens de séances de travail au cours desquelles il avait transpiré plus que moi tant il s’était investi dans l’exercice ! Humainement parlant, je l’apprécie beaucoup, c’est une personnalité extrêmement touchante et attachante.

RM : Barychnikov a dit : «Lorsque je danse, je ne cherche à surpasser personne d’autre que moi». Avez-vous souffert de la concurrence qui règne entre les danseurs ou bien en avez-vous fait abstraction ?
MH : Je suis complètement d’accord avec ce qu’il dit : j’ai toujours fait abstraction de la compétitivité. Le challenge doit avant tout se faire avec soi-même : je ne me suis jamais senti en compétition envers qui que ce soit, hormis avec moi-même. Cela implique un certain travail sur soi-même. J’ai également l’habitude d’observer les autres danseurs et voir ce qu’ils pourraient m’apporter. Je conserve de bons souvenirs de l’Ecole de Danse ; l’exigence de nos professeurs visait à nous motiver, à créer une émulation, et non pas à nous écraser les uns les autres.

RM : On imagine souvent les danseurs éthérés, comme retirés du monde réel. Etes-vous une personnalité bien ancrée dans la vie quotidienne ou bien revendiquez-vous cet aspect monastique de la danse ?
MH : A mes yeux, de grands danseurs tels que Manuel Legris, Laurent Hilaire ou encore Barychnikov ne font pas partie du monde des réels. Je n’ai pas la prétention de me placer dans cette sacralisation. Je suis quelqu’un d’assez concret en dehors de la danse. Ayant vécu en Afrique, je sais ce que sont les notions d’argent et de pauvreté. Je n’ai pas l’impression de vivre dans un rêve, je suis plutôt terre-à-terre. Mais j’aime également m’évader et j’assume mon côté rêveur. Un brin de folie est essentiel dans mon métier! Ce n’est pas un aspect de ma personnalité que je cherche forcément à cultiver, mais quand on l’a au plus profond de soi, il faut le conserver et s’en servir en scène.

RM : Quelles sont les autres professions qui auraient pu vous attirer si vous n’aviez pas choisi la danse?
MH : J’aurais aimé être vétérinaire, cette profession m’a toujours intrigué. La médecine également, mais les enjeux humains me semblaient trop lourds à porter ; j’aurais connu moins de souffrances en soignant les animaux. Cependant, je n’aurais peut-être pas été doué pour cela ; je laisse cela à ma sœur ! J’aurais également pu être professeur d’éducation physique. L’idée de devenir danseur professionnel s’est imposée à moi dès ma première année à l’Ecole de danse. J’ai découvert progressivement les coulisses de l’Opéra et ce qui m’a plu d’emblée est que l’on ne s’ennuie jamais ici, la danse est une activité tellement ancienne que l’on continue d’apprendre en permanence. Moi qui suis naturellement de nature volage, j’avoue que l’Opéra m’a stabilisé et canalisé.

RM : Vous êtes un excellent technicien. Quel est selon vous le plus difficile pour un danseur : travailler le côté purement technique ou appréhender l’aspect interprétatif du rôle?
MH: Les deux sont à placer au même niveau. Manuel m’a un jour expliqué que pour pouvoir laisser aller l’instinct et le côté artistique, il faut que la technique soit sûre. On ne peut pas se laisser aller sur scène lorsque des problèmes techniques subsistent. S’agissant de l’aspect interprétatif, je pense qu’il s’agit avant tout d’instants. Je cherche en premier lieu à comprendre l’histoire ; je lis le roman s’il en existe un. J’ai toujours travaillé de manière naturelle : je ne me suis jamais retrouvé devant un miroir pour vérifier si mes expressions étaient crédibles ! Il faut laisser sortir l’élan artistique de manière instinctive et euphorique avec toute l’excitation que cela implique.

RM : Le rapport à la musique est essentiel en danse. Certains musiciens vous inspirent-ils plus particulièrement ?
MH : A l’Ecole de danse, on exécute les pas et on a tendance à oublier que c’est la musique qui nous porte. J’écoute beaucoup Tchaïkovski. On m’a fait découvrir Saint-Saëns, Wagner, Mahler. J’apprécie beaucoup la musique afro-américaine et la musique des Antilles. Cela me stimule. J’ai vécu en Afrique et j’ai été bercé par ces rythmes là. Je suis également un grand admirateur de la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba.

RM : Quelles sont selon vous les qualités qui «font» un grand danseur ?
MH : La passion, la capacité physique, la force mentale, le travail, l’assiduité, la générosité, l’ouverture d’esprit et un investissement à cent pour cent.

RM : Etre nommé étoile est le début d’une quête vers une belle aventure, celle de la perfection. Quels sont, selon vous, les points que vous avez encore à parfaire ?
MH : A chaque fois que l’on participe à une nouvelle production, c’est un point de départ pour les danseurs : on revient toujours à zéro. Il y aura donc toujours quelque chose à travailler. Dans l’immédiat il me reste encore beaucoup d’aspects à peaufiner et c’est tant mieux : chercher à progresser, c’est ce qui donne faim à tout danseur !

RM : Quel grand rôle du répertoire rêveriez-vous d’interpréter ?
MH : Il y en a beaucoup : Solor et Roméo pour le classique. Dans un autre registre, Robbins et Natcho Duato, un chorégraphe que je trouve absolument magnifique. J’ai déjà interprété du Balanchine, je souhaiterais beaucoup danser Rubis dans Joyaux. Egalement L’oiseau de feu de Béjart. Au niveau des chorégraphes plus contemporains, j’aimerais aborder Forsythe et Neumeier. Je n’ai pas envie de m’éparpiller car c’est maintenant qu’il faut que je profite de mes capacités physiques pour aborder les grands rôles du répertoire. J’ai véritablement envie d’en profiter ; ces prises de rôle me nourrissent. Il me tarde d’être confronté aux chorégraphes avec lesquels je n’ai pas encore eu l’occasion de collaborer. Jusqu’à présent, j’ai en effet rarement eu l’occasion de travailler «en direct» avec eux.

RM : Y’a-t-il des rôles que vous vous interdiriez ?
MH : Je ne me refuserais rien à partir du moment où je n’aurais pas essayé. Si a priori je ne m’estime pas bon pour un rôle, je ne dirais pas non sans avoir expérimenté au préalable le rôle. Je possède une ouverture d’esprit totale : c’est un privilège de pouvoir faire en scène ce que l’on ne peut pas faire dans la vie. La scène est un espace libre.

RM : Que peut-on souhaiter à une jeune étoile de 22 ans ?
MH : De s’épanouir, d’évoluer, de donner du plaisir aux gens et peut-être de créer des vocations car il y a de moins en moins de petits danseurs… Si je fais de la danse c’est aussi pour faire plaisir aux gens. J’aime donner le meilleur de moi-même pour contenter les personnes qui sont venues nous voir. Donner du plaisir au public, lui créer des émotions. La danse reste un métier magique ; je suis content de ne pas être tombé tout de suite dedans car peut-être aurais-je alors choisi un autre chemin. Vraiment, je ne regrette rien.

RM : Sur quels ballets vous verra-t-on prochainement ?
MH : Je serais Colas dans La fille mal gardée, un rôle dans lequel je m’amuse particulièrement : l’histoire est bon enfant et s’apparente à un conte de fées, les personnages sont originaux, la chorégraphie est belle et il y a une réelle connivence entre le public et les danseurs. A chaque représentation le public est heureux et il règne vraiment une bonne ambiance dans la salle : c’est la plus belle des récompenses pour les artistes. Si les gens ressortent avec le sourire même si on a raté une pirouette, c’est génial ! S’agissant de la saison prochaine, j’aimerais bien danser Giselle, Rubis, Le Spectre de la rose (que j’ai déjà pu danser dans le cadre d’un gala au Japon ; Pierre Lacotte était alors mon répétiteur), Casse-Noisette, Des Grieux dans La dame aux Camélias, également Mac Gregor car cela reste une bonne expérience pour moi. La Petite danseuse de Degas me tenterait aussi. J’aimerais également participer à la tournée au Japon de 2010 et éventuellement y danser Giselle. C’est un pays où je me sens bien, je trouve que je danse mieux lorsque je suis là-bas ! Tout me plaît dans ce pays : la nourriture, le climat, le mode de vie, les petits gadgets… J’aime beaucoup voyager, cela représente à chaque fois de belles aventures. Il est important d’aller s’aérer l’esprit en allant danser à l’étranger, même si moralement je reste fondamentalement «vissé» à Garnier !

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.