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Carl Nielsen, un concert nordique à Heidelberg en 1924

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. Ainsi cette affiche d’un concert de musique nordique en terre allemande, un lundi 16 juin 1924, fait revivre un passé glorieux partagé ce soir-là par des compositeurs célèbres (Jean Sibelius, ) ou oubliés (Peder Gram, Niels Otto Raasted), des musiciens dévoués à ces partitions rares, et un public que l’on imagine curieux de les découvrir.

Avec cette nouvelle série, nous nous dirigerons sur les traces du fameux compositeur danois (1865-1931), le créateur le plus doué et le plus novateur de la production musicale scandinave de la fin du XIXe siècle et du premier tiers du suivant.

Cette soirée se déroule dans grande salle de concert d’Heidelberg, ville allemande située dans l’actuel Land du Bade-Wurtemberg, dans le cadre d’une semaine de musique nordique (Nordisch Musik Woche Heidelberg). Il est prévu de commencer à 20h et on signale que le concert se terminera vers 22h30. Il s’agit du second concert de la manifestation. Quatre compositeurs nordiques sont annoncés. Les Danois Carl Nielsen, Peder Gram (1881-1956), Niels Otto Raasted (1888-1996) et le Finlandais Jean Sibelius (1865-1957). A l’époque ce dernier rassemble sur son nom une immense renommée nationale et internationale, supérieure à celle dont bénéficiait Carl Nielsen, sans parler des autres participants. Comme cela se pratiquait couramment alors la direction des œuvres revenait à plusieurs chefs.

Carl Nielsen, qui a séjourné à Bergen (Norvège) au cours du mois d’avril s’installe dans la ville du 11 au 16 juin. Dans une lettre à sa femme, le sculpteur Anne-Marie Carl Nielsen datée du 13 juin, il signale que les répétitions se sont très bien déroulées et que le comportement de l’orchestre lui a paru très satisfaisant. Sa lettre du 14 juin reprend à peu près les mêmes termes et confirme sa satisfaction générale. Nielsen, 59 ans, apparaît franchement alors comme le créateur scandinave le plus saillant de son époque, titulaire d’un impressionnant catalogue explorant presque tous les registres, fondamentalement ancré dans le romantisme national danois de ses maîtres respectés mais sans cesse en quête d’un langage individuel et d’une bienveillance envers les courants modernistes surgissant de toutes parts.

La programmation a prévu de placer comme première œuvre sa Suite orchestrale pour Aladdin d’après le drame écrit par le littérateur danois Adam Œlhenschläger avec cinq morceaux purement orchestraux. Carl Nielsen dirige lui-même sa musique. Cette suite d’orchestre (qui compte en tout sept numéros), «très colorée, subtile et entraînante», date des années 1918-1919. Elle apporte au compositeur une flatteuse réputation d’orchestrateur ici inspiré par un exotisme qui touche aussi, en ces temps, d’autres collègues (cf. Ludolf Nielsen. La série des Danois n° VIII).

Le concert s’achève avec une autre de ses partitions à savoir l’œuvre chorale intitulée Hymnus Amoris pour solistes, chœur et orchestre, son opus 12, achevé à la fin de l’année 1896 et chanté en latin et, cette fois, défendue par un chef d’orchestre allemand le Dr Hermann Meinhard Poppen (1885-1956). Musicien d’église principalement, deviendra le directeur de la Haute école de musique sacrée de la Ruprecht-Karls-Universität d’Heidelberg en 1931 et chef de l’église évangélique de l’Institut Heidelberg (plus tard nommée Université de musique sacrée de Heidelberg) dont il deviendra le premier directeur. Il a dirigé le Chœur Bach Heidelberg de 1919 jusqu’à sa mort survenue trente sept ans plus tard. Son travail de doctorat avait pour sujet la musique de Max Reger (1919).

La deuxième œuvre au programme revient au compatriote de Carl Nielsen, Niels Otto Raasted (1888-1996) avec Saul, une scène pour baryton et orchestre, op. 35. Poppen en assure également l’exécution. Otto Raasted, inconnu de nos jours, s’est manifesté essentiellement comme musicien d’église. Après des études effectuées à Leipzig avec deux grandes pointures que sont Karl Straube et Max Reger il devient organiste de l’église Notre Dame d’Odense pendant la période 1915-1924 puis officie encore comme organiste de la cathédrale de Copenhague entre 1924 et 1958. C’est avec lui qu’est inaugurée la retransmission radiophonique du service religieux du matin. Raasted fonde la Société Bach en 1925 et devient président de la société des droits des compositeurs KODA entre 1937 et 1964. Il se montre actif comme organiste de concert et professeur d’orgue. Ses compositions (on compte 116 numéros d’opus) s’adressent logiquement à l’orgue (six sonates entre 1917 et 1948) mais proposent aussi de la musique chorale (Messe, en 1924), des hymnes, airs, de la musique de chambre et des œuvres orchestrales (dont trois symphonies). Cet ensemble structure solidement son abondant catalogue. On a oublié aujourd’hui que sa musique fut assez fréquemment interprétée au Danemark et en Allemagne. Son esthétique suit une trajectoire bien connue : après l’influence première du romantisme le style de Max Reger laisse ses marques avant que vers le milieu des années 1920 apparaissent des influences manifestes venues de Carl Nielsen mais aussi de Thomas Laub en ce qui concerne la musique sacrée. On sait que sa relative indépendance vis-à-vis des canons officiels de la musique religieuse l’éloigna des cercles conservateurs dominants de l’époque au Danemark.

En troisième position les auditeurs peuvent entendre Avalon pour orchestre et soprano solo, du Danois Peder Gram (1881-1956). Là encore Poppen dirige. Né seize ans après Carl Nielsen, Peder Gram commence des études d’ingénieur avant de se tourner vers la musique. Il devient également un professeur apprécié. Comme tant d’autres jeunes nordiques, il se rend en perfectionnement à Leipzig en 1904 mais aussi à Paris, encore centre mondial des arts et de la musique. Il noue d’amicales relations avec deux célébrités de l’époque, Niels Gade et Félix Mendelssohn. Le célèbre chef d’orchestre Arthur Nikisch lui enseigne son art de la direction. Il se fait assez rapidement un nom en tant que compositeur au Danemark tout en assurant de nombreuses charges administratives. Il finit par devenir le directeur du département de la musique à la Radio danoise (1937-1951). Son Poème lyrique pour orchestre est donné à Paris au Concert Colonne sous la baguette de Gabriel Pierné. Mais sa renommée doit beaucoup à Avalon, op. 16, composé en 1917 et interprété en Pologne, en Allemagne et à Paris également. Son catalogue compte encore trois symphonies, des pièces pour orchestre, de la musique de chambre dont trois quatuors à cordes. Peder Gram développe une esthétique d’abord marquée par le romantisme tardif et le nationalisme de son temps avant de subir une influence de la musique française de l’époque sans apparaître pour autant comme un simple épigone. Cet andante orchestral d’une durée de 6 minutes s’appuie sur un texte d’Erik Stokkebye (1882-1960) dont le titre éponyme se rapporte à une légende celte. Cette œuvre dédiée au compatriote Louis Glass est présentée pour la première fois au Dansk Koncert-Forening le 13 novembre 1916 sous la baguette du dédicataire, la voix étant confiée à la cantatrice Lis Morgensen.

Et, juste avant Hymnus Amoris et tout de suite après la pause, le célèbre et fougueux chef d’orchestre et compositeur finlandais le Dr Robert Kajanus (1856-1933) défend la Symphonie n°5 en mi bémol majeur op. 82 de son ami Jean Sibelius dont on entend en fait la troisième et définitive version. Cette partition l’a intensément occupé pendant de longs mois sans lui donner satisfaction, d’où des révisions profondes. Ses trois mouvements sont annoncés : Tempo molto moderato, Andante mosso, quasi allegretto et Allegro molto. Cette œuvre, merveilleuse, originale et expansive contraste fortement et en tous points avec l’ascétique et troublante symphonie précédente, la Symphonie n°4 en la mineur, op. 63. Les deux partitions révèlent des aspects distincts du génie sibélien. Celle qui nous occupe dure environ trente et une minutes, elle a souvent reçu le qualificatif de beethovénienne.

Ont participé à l’aventure du concert un certain nombre de solistes vocaux dont l’affiche précise la ville d’activité principale : la soprano Luise Lobstein-Wirz, d’Heidelberg, le ténor Gunnar Graarud, de Berlin, le baryton Dr Wolfgang von Zeuner-Rosenthal de Leipzig et la basse Gustav Schlatter d’Heidelberg également. Les forces chorales sont ainsi décrites : Bachverein, Akadem. Gesangverein, Herren der Liedertafel, Knabenchor der Oberrealschule (Vorbereitung : Oberrealmusiklehrer Christian Reitter).

Le concert a mis à l’honneur des musiques danoises tout à fait intéressantes et un chef-d’œuvre finlandais, d’esthétiques diverses. La sélection retenue ne manque pas d’audace et colle d’assez près à une certaine création musicale contemporaine. Une telle attitude non dénuée de courage qui ferait bien d’inspirer quelque peu les (trop ?) frileux programmateurs d’aujourd’hui…

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