« È sempre la Gruberovà… »

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Luxembourg. Grand Auditorium de la Philharmonie. 26-X-2009. Lieder de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Franz Schubert (1797-1828), Antonin Dvořák (1841-1904) et Richard Strauss (1864-1949). Avec Edita Gruberova, soprano ; Patrick Messina, clarinette ; Stephan Matthias Lademann, piano

Certes, à plus de soixante-deux ans (âge officiel !), la voix n’est plus de la plus grande fraîcheur et de la plus grande souplesse. Surtout en début de programme, les aigus sont légèrement «tubés», les graves se cherchent et le médium paraît un rien instable. Les Mozart de la première partie perdent ainsi en naturel et en spontanéité, d’autant plus que le français de la diva tchèque demeure quelque peu artificiel. Les délicieux Oiseaux, si tous les ans et Dans un bois solitaire n’en paraîtront que plus précieux, ce qui finalement ne leur va pas si mal…

Certes, le style de la cantatrice, formée à l’époque où officiaient encore les Schwarzkopf, Seefried et autres Rita Streich, également la contemporaine d’une Jessye Norman ou d’une Margaret Price, paraît un peu daté, confiné dans des maniérismes dont les chanteurs de la jeune génération, les Fleming, Von Otter, Susan Graham, etc., nous ont depuis débarrassés. Ah, ces consonnes qui explosent en fin de phrase, cette attention méticuleuse, presque chichiteuse, à un texte dont on ne perd pratiquement aucune syllabe. Les tenants de la vieille école apprécieront…

Mais comment ne pas succomber devant cet art de la coloration qui permet, même lorsque l’instrument se rebelle, de modeler la phrase à l’infini et de faire jaillir les multiples non-dits du texte. Quelle chanteuse d’aujourd’hui saurait mieux que Gruberovà évoquer les souffrances de Marguerite devant son rouet – sublime Gretchen am Spinnrade, qui saura produire ce legato impalpable dans Der Hirt auf dem Felsen ?

En deuxième partie, la voix, presque entièrement libérée, a permis d’entendre les plus beaux Dvořák que l’on puisse imaginer. Si vous ne les connaissez pas, précipitez-vous sur les Pisně Milostné (Chants d’amour) du compositeur tchèque ! Chantées du bout des lèvres, avec un art du pianissimo que peuvent lui envier beaucoup de ses plus jeunes consœurs, ces mélodies touchent au sublime.

Avec les quelques Richard Strauss donnés en fin de programme, a montré qu’on pouvait encore compter sur elle pour quelques années. Mais avec la villanelle de Dell’Acqua, bis qu’elle semble avoir gravé dans la voix pour l’éternité, elle a littéralement stoppé le cours du temps par la transparence de ses suraigus, par la justesse de ses notes piquées et la facilité de ses trilles, prouvant qu’à l’image de la Tetrazzini, l’immense colorature du début du XXe siècle, on pourra toujours dire d’elle, même en fin de carrière : «è sempre la Gruberovà».

À côté de ce monstre sacré, le piano de et la clarinette de Patrick Messina ont fait plutôt bonne figure, mais c’est bien évidemment pour cette belle leçon de chant que cette soirée restera gravée dans les mémoires.

Crédit photographique : © Philharmonie de Luxembourg

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