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Wilhelm Furtwängler et la Symphonie n° 5 de Carl Nielsen

Aller + loin, Dossiers

« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Interloqué par les métamorphoses rapides et heurtées que l’humanité subissait durant la Première Guerre mondiale, (1865-1931), le plus grand compositeur danois de son temps, transforma son langage musical. Ses trois premières symphonies, toutes composées avant la guerre, respectivement en 1891-1892, 1901-1902 et 1910-1911 véhiculaient une robuste santé musicale et mentale, fondée sur la certitude que le monde évoluait constamment, ou presque, vers le progrès des hommes et des œuvres. Alors que atteignait la cinquantaine, dont on sait qu’elle s’accompagne de modifications inéluctables du caractère et de la philosophie de l’existence, les horreurs du conflit meurtrier et interminable traumatisaient les consciences.

Ces métamorphoses sur la société et sur le compositeur s’exprimaient déjà grandement dans la Symphonie n° 4 dite Inextinguible (1915-1916) au sein de laquelle il intégra sa perception de la lutte sociale, des menaces politiques et des influences esthétiques nouvelles et bouleversantes. La Symphonie n°5, élaborée au cours des années 1920-1922, reprit globalement les grands traits de son originale devancière. Nielsen y insuffla de violentes oppositions, avec des sections agitées menées principalement par des percussions agressives et dominatrices, et également y ménagea de formidables élans de tendresse romantiques. Cette Symphonie n° 5 représente le sommet de l’art orchestral de Nielsen, de sa singularité symphonique et de son originalité.

La création de la Symphonie n° 5 se déroula à Copenhague le 24 janvier 1922 au Musikforeningen sous la direction du compositeur lui-même. En dépit d’une impréparation notoire de l’orchestre et le jugement global plutôt tempéré qui nous est parvenu, on imagine sans peine l’impression puissante et intimidante que provoqua ce chef-d’œuvre sur le public. Les musiciens eux-mêmes se montrèrent divisés dans leurs appréciations. Les interprétations ultérieures divisèrent la presse, voire suscitèrent le scandale comme à Stockholm le 20 janvier 1924 sous la direction de Georg Schnéevoigt.

dirigea la symphonie à Francfort le vendredi 1er juillet 1927 à 19h30. jouissait depuis longtemps déjà d’une formidable réputation de chef d’orchestre. Les destinées allemandes de la Symphonie n° 5 de revinrent donc à l’un des plus grands chefs d’orchestre vivants. Comment les évènements se déroulèrent-ils dans la réalité ?

Ce concert orchestral du 1er juillet était organisé par la Société Internationale de Musique Contemporaine (5ème Festival de la SIMC tenu du 29 juin au 4 juillet 1927) à l’Opéra de Francfort. Comme on le sait, les plus grands chefs se voyaient secondés et épaulés par des assistants souvent de grand talent qui les devançaient en étudiant les nouvelles partitions et en préparant l’orchestre pour les répétitions. A cette époque l’assistant de Furtwängler se nommait Jascha Horenstein, promis à une splendide carrière de chef. C’est lui qui mit en condition l’orchestre. Originaire de Kiev, né en 1898, lui-même et sa famille russe s’installèrent en Autriche puis aux Etats-Unis dont il prendra successivement les nationalités – la dernière en 1940. Furtwängler exercera une énorme influence sur son art et soutiendra effectivement ses débuts. Notamment il appuiera sa nomination au poste de Kappelmeister à Düsseldorf. La prise de pouvoir de Hitler conduisit à son départ vers Paris puis l’Amérique. Il mènera une célèbre carrière de direction d’orchestre jusqu’à sa mort survenue à Londres le 2 avril 1973, à l’âge de 75 ans. Il enregistrera deux versions pas tout à fait inoubliables de la Symphonie n° 5 de Carl Nielsen (cf. infra). Ses centres d’intérêt le poussèrent vers Mahler et Bruckner mais aussi vers nombre de ses contemporains comme ceux de l’Ecole de Vienne.

Horenstein raconte : «Furtwängler fit deux répétitions, la Générale et une répétition avec moi. C’est-à-dire, je répétais, il écoutait. Ensuite il dirigea l’œuvre entière. Quand il arriva et que je jouais l’œuvre, je voulus me mettre un peu en valeur, et j’arrêtais souvent l’orchestre pour faire quelques remarques, pour que Furtwängler puisse remarquer que je m’étais rendu compte… Il m’observa et plus tard, à la fin, la seule chose qu’il me dit, fût ceci : «Vous savez, vous sous-estimez l’importance qu’il y a de jouer une œuvre dans sa continuité.» C’était une très bonne leçon !»

Le critique Karl Holl dans le journal Frankfurter Zeitung daté du 2 juillet estime que «Furtwängler… se met également en valeur dans la Cinquième Symphonie du Danois Carl Nielsen. L’œuvre a été composée il y a cinq ans seulement, mais est stylistiquement d’une époque bien antérieure. Elle est tonale, pas exactement de caractère symphonique, et imprégnée de beaucoup d’atmosphère nordique et de beaucoup de Brahms, pure et bonne étoffe comme tout ce qu’écrit Nielsen, mais pas caractéristique de la «nouvelle» musique.» Il souligne le rôle de la direction : «Le succès du chef multiplie celui du compositeur.» Son confrère du Signale für die Musikalische Welt-Berlin (20 juillet 1927), Karl Westermeyer, estime que «la Cinquième Symphonie Op. 50 de Carl Nielsen, œuvre sans problème pour laquelle le public s’extériorisera en de vigoureux applaudissements…».

Plutôt tiède dans son enthousiasme, Artur Holde (Allegemeine Musikzeitung, 1927) confie : «La Cinquième Symphonie du Danois Carl Nielsen ne s’inscrivait qu’à la rigueur dans les tendances de la Société Internationale. Il s’agit d’une musique de caractère expressif se rattachant au romantisme, bourgeoise et modérée, d’un contrapuntiste solidement équipé, une œuvre qui selon l’exécution réussit ou échoue. L’intervention de Furtwängler lui assura un vif succès.» Theodor W. Adorno se montra quant à lui sévère à l’excès : «La Cinquième Symphonie de Carl Nielsen s’inscrit complètement dans la manière de penser de l’ancienne génération et reste attachée à l’impressionnisme paysagiste… Les deux mouvements, si on met de côté leur prétention symphonique, sont globalement dignes de respect et le premier ne s’enlise pas dans la convention. On peut donc comprendre le succès qu’obtint la magistrale exécution de Furtwängler.»

Quant au compositeur lui-même, après avoir manifesté sa satisfaction globale au moment des répétitions, il semble bien avoir formulé un certain nombre de réserves quant aux choix interprétatifs arrêtés par Furtwängler – et son assistant Horenstein, notamment lors d’une interview pour le journal danois Politiken. Nielsen, non sans sagesse et respect pour l’essence même de l’interprétation musicale, préféra laisser s’exprimer la marque de ses interprètes plutôt que d’intervenir à tout moment comme le fit Béla Bartók lors des répétitions de son Concerto pour piano n° 1. Néanmoins le manque d’engagement des solistes, de virilité d’ensemble et le choix de tempos jugés trop apaisés ne manquèrent pas de le contrarier. Il semble bien que lors de son interprétation ultérieure (cf infra) Furtwängler ait corrigé ces insuffisances au profit d’une interprétation plus en phase avec les volontés affichées du compositeur.

Les retombées internationales escomptées à la suite de cet événement majeur ne vinrent pas avec l’intensité et la fréquence dont rêvait, à juste titre, Carl Nielsen.

dirigera une seconde fois la Symphonie n° 5 de Carl Nielsen le 27 octobre 1927 au Gewandhaus-Konzert de Leipzig. La première partie du programme proposait l’Ouverture de Manfred (op. 115) de Robert Schumann suivie de la Symphonie n° 5 de Carl Nielsen. Après la pause on joua le Concerto n° 4 pour piano et orchestre (op. 58) de Ludwig van Beethoven avec en soliste Alfred Hœhn (de Frankfurt am Main) et enfin l’Ouverture Egmont d’après Gœthe (op. 84) du même Beethoven.

Si l’immense chef d’orchestre que fut Wilhelm Furtwängler a énormément enregistré au cours de sa riche carrière discographique nous ne possédons malheureusement aucun témoignage gravé de sa compréhension de la musique orchestrale de Carl Nielsen. Il en va autrement de Jascha Horenstein pour lequel on dispose de deux interprétations. La première enregistrée les 14 et 15 mai 1969 avec le New Philharmonia Orchestra (Unicorn-Kanchana RHS 300, UKCD 2023). La seconde avec le même orchestre gravée peu après à Londres le 26 février 1971 (BBC Radio Classics 15656 91492).

Après ces interventions malgré tout mémorables d’autres interprétations eurent lieu, notamment celle de Pierre Monteux le 17 novembre 1927 au Concertgebouw d’Amsterdam qui reçut une plus franche approbation du compositeur et celle de Nielsen lui-même à Stockholm, au Koncertföreningen le 5 décembre 1928.

Lire l’étude : Wilhelm Furtwängler et la Symphonie n° 5 de Carl Nielsen, Francfort juin 1927

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