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Aldo Ciccolini & Ilan Volkov, le temps ne fait rien à l’affaire

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 25-XI-2009. Toru Takemitsu (1930-1996) : Music of Tree, pour orchestre. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Concerto pour piano n° 4 en ut mineur op. 44. Leoš Janáček (1854-1928) : L’Enfant du violoneux, ballade pour orchestre ; Sinfonietta op. 60. Aldo Ciccolini, piano. Pavel Sporcl, violon. Orchestre de Paris, direction : Ilan Volkov

Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est… bon, on est bon. L’exemple en fût donné ce soir par le maître et le chef , séparés par rien moins que 51 ans, mais réunis par le talent.

On passera sur Music of Tree, première pièce d’importance composée par un de 31 ans sous l’influence par l’épure d’Anton Webern mais sans en avoir la densité rayonnante. Sacha Guitry disait que le silence qui suit une œuvre de Mozart est encore du Mozart. Pour le public dérouté qui ne sut pas quand applaudir, le silence qui suivit la fin de la pièce de Takemitsu était au mieux un interstice étrangement long entre deux sons, au pire un vide soudain qui vous sort de votre léthargie.

A l’âge canonique de 84 ans, parcourt avec une petite hésitation la scène, un peu voûté. Il paraît un peu essoufflé. Il ne refuse pas l’obstacle de la virtuosité (il jouait ce concerto en 2007 à Montpellier), il force juste un peu l’articulation et ralentit le tempo, pose ses mains sur les genoux quand il n’a pas à jouer, repos ou recueillement, il feinte avec la fatigue. Le corps marque ses limites, mais l’artiste lui est là, intact, et il nous transmet une rare émotion. Sous le coup de l’effort supplémentaire qu’il doit fournir pour contrôler et transmettre son geste musical, il donne au Concerto pour piano n°4 de Saint-Saëns une épaisseur, presque une gravité, inattendue. Le chef à l’allure de jeune homme accompagne l’artiste vers les coulisses avec attention et respect, mi-monstre sacré, mi-effigie de porcelaine.

A l’âge toujours vert de 33 ans, fait sa troisième apparition avec l’. Après avoir remplacé au pied levé et avec succès Esa-Pekka Salonen en novembre 2006, il avait été invité à revenir en janvier 2009 dans un beau programme XXème siècle. Le programme de ce soir est à nouveau original, puisque outre le rare Music of Tree cité plus haut, il comportait L’Enfant du violoneux, une ballade symphonique de Janáček de 1917. Hormis Jenůfa achevée dès 1903, Janáček composera ses grands chefs-d’œuvre entre 1919 et 1926. L’Enfant du violoneux est une œuvre assez courte de 12 minutes, qui ne mérite pas tout à fait l’oubli dans lequel elle est plongée, et dont le charme – et la difficulté – est qu’elle exige un violon soliste qui intervient dans le fil de l’œuvre sans toutefois jamais briller. Pavel Sporcl, tchèque lui-même, a la sonorité légère et acidulée qu’il faut, exactement. Dans l’absolu, il aurait mérité de donner un bis, mais Ciccolini en avait donné un, et il convenait de lui laisser ce privilège.

Reste le morceau de bravoure, la Sinfonietta, œuvre redoutable surtout pour les cuivres, qui exige précision, rythme, de l’ardeur mais pas de sentiment, de la flamme mais pas du clinquant, de la grandeur mais pas de grandiose. Deux ans avant sa mort, Janáček à 72 ans est au sommet de son art. Les cuivres, vent debout, passent avec succès l’épreuve de la fanfare introductive, tandis que dans les mouvements suivants, les violons aigus ou grinçants, les vents vrombissants ou acidulés, les changements de rythmes, la tension, l’exaltation démontrent l’adéquation des musiciens et de cette musique. Le dernier mouvement confirme toutes les qualités entendues précédemment. On ne sait pas si ce final est patriotique (l’œuvre est dédiée «aux Forces Armées de la Tchécoslovaquie»), orgiaque, s’il est un manifeste de la réunion cosmique de l’homme avec l’univers, ou encore s’il est une description de la mairie de Brno (c’est ce qu’a écrit le compositeur dans un journal local!). Quoi qu’il en soit, Ilan Volkov lui donne toute la force poétique et incantatoire, la jubilation transcendante qu’on espérait y entendre. Quand on est bon…

Crédit photographique : Ilan Volkov © Simon Butterworth

 

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