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Asger Hamerik (1843-1923) – Danois, cosmopolite et ami de Berlioz

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Dossier inédit que « La série des Danois » qui met en lumière des musiciens souvent méconnus du public français. Rédiger par notre spécialiste de la musique nord-européenne, cette série d’articles va de découverte en découverte. Pour accéder au dossier : La série des Danois

Début décembre 1865, Berlioz écrit à , jeune musicien danois de 22 ans dont il s’est fait le protecteur : «Vous ne m’avez pas oublié !… Je vous aime beaucoup. Vraiment votre passion musicale me touche beaucoup… Vous me rappelez ce que j’étais il y a quarante ans…». Un an auparavant Hamerik écrivait à ses parents : « est à présent mon professeur !… Je vais le voir régulièrement maintenant, presque comme un fils (…). Cet homme m’a adopté, je travaille chez lui, il m’envoie chez moi avec des partitions majeures après les avoir étudiées méticuleusement ; en bref il est mon professeur, je suis son élève».

Mais qui est le compositeur  ? Il voit le jour à Frederiksberg, à proximité de Copenhague, le 8 avril 1843, et c’est dans cette même ville qu’il décèdera quatre-vingts ans plus tard, le 13 juillet 1923.

Du côté de sa mère, Julie Augusta, il est apparenté à plusieurs familles pourvoyeuses de grands compositeurs (Hartmann, Horneman, Gade, Winding). Il est un cousin de C. F. E. Horneman. Sans doute en tire-t-il précocement son goût prononcé pour la musique.

Son père, le révérant Peter Frederik Hammerich, professeur réputé de théologie et d’histoire de l’Eglise à l’Université de Copenhague, ne voit pas d’un bon œil les goûts et prédispositions de son fils pour la musique. Il envisage pour lui une orientation théologique et tente de le dissuader d’embrasser une carrière artistique. Mais l’enfant, vraiment doué, persiste et obtient gain de cause.

La famille du jeune garçon a noué des relations très amicales avec l’immense littérateur Hans Christian Andersen (1805-1875), d’ailleurs Asger lui-même correspondra plus tard régulièrement avec l’écrivain célèbre.

Entre 1859 et 1862 (soit de 16 à 19 ans), il étudie la théorie musicale auprès de Gottred Matthison-Hansen, et le piano avec un certain Haberbier.

Ses études musicales se déroulent à Copenhague auprès des deux grands maîtres incontestés du romantisme danois, à savoir Johan Peter Emilius Hartmann (1805-1900) et Niels W. Gade (1817-1890), dont il reçoit de précieux conseils.

En 1862 il prend la route de Berlin où il travaille avec le célèbre Hans von Bülow, élève de Liszt, champion de Richard Wagner et pour le moment gendre de Franz Liszt (il s’unit avec sa fille Cosima, qui le quittera plus tard pour Wagner). Avec le grand musicien allemand il perfectionne d’abord le piano et dans un deuxième temps la direction et la composition. Ils nouent rapidement une relation chaleureuse qui se transformera ultérieurement en une véritable amitié pour le restant de leur existence. Bülow l’introduit auprès de grandes personnalités du monde musical comme Anton Rubinstein, Piotr Ilitch Tchaïkovski et même Richard Wagner, alors âgés respectivement de 33, 22 et 49 ans. Malheureusement des évènements politiques viennent mettre assez brutalement un terme à leur relation. La survenue de la guerre de 1864 opposant la Prusse et l’Autriche au Danemark (déclaration de guerre proclamée le 1er février) l’oblige à quitter Berlin et à refuser l’invitation de Richard Wagner à venir le rejoindre à Munich.

Il gagne Paris en 1864 où il résidera jusqu’en 1869. Muni d’une lettre de recommandation chaleureuse de Bülow, il est reçu par Berlioz avec égard. Gade écrit également une missive d’introduction auprès de celui qu’il considère comme le plus grand compositeur du monde. C’est ainsi que se créera une amitié qui durera jusqu’à la mort de Berlioz.

Dès 1870, il se rend en Italie pour poursuivre son travail sur La vendetta, son troisième opéra. L’œuvre, chantée en italien, est créée à Milan le 23 décembre de la même année. De là, il voyage vers l’Autriche, à Vienne notamment, où il se voit bientôt contacté par le consul américain. Une proposition flatteuse lui est adressée. Une lettre plus officielle écrite début 1871 l’invite à Baltimore. Après avoir hésité, notamment à cause des réticences de son père, il prend une décision majeure, une des plus importantes de son existence, et part en août 1871 pour se fixer durablement aux Etats-Unis. Dans une missive d’acceptation au consul il affirme sa confiance en sa jeune énergie, son savoir musical, sa force morale et son talent d’organisateur et conclut sans complexe que ces atouts lui permettront de prendre la direction de l’Académie avec toutes ses capacités.

Dès lors et jusqu’en 1898, soit de 28 à 55 ans, il assure la direction du Peabody Conservatory de Baltimore (ville située à mi-chemin entre Washington et Philadelphie) dans l’Etat du Maryland. Son travail marquera indéniablement la vie musicale américaine, où il se fera l’interprète et l’ambassadeur d’un certain romantisme scandinave. N’a-t-il pas affirmé et prévenu en prenant sa décision : «Assurément, en allant à Baltimore, je change de pays, mais je ne changerai jamais de tradition» ?

De retour au Danemark et en tournée européenne en 1899, il est auréolé de sa carrière américaine, mais nullement adulé. Il ne prend pas une part très active à la vie musicale du pays. Il compose peu, et rencontre dans son pays peu de succès en comparaison des nombreuses villes étrangères qui l’ont accueilli. On a aujourd’hui quelque difficulté à mesurer l’ampleur de sa renommée internationale d’alors, qui approche celle de son compatriote .

Sa disparition physique, à 80 ans, le 19 juillet 1923, signe pratiquement celle de sa musique que l’on commence à redécouvrir ces dernières années.

Sur le plan esthétique, l’influence d’ est évidente sur certaines de ses partitions. L’exemple le plus frappant est sans doute le Requiem, belle partition composée en 1886-1887 soit cinq décennies après celui de Berlioz créé à l’église des Invalides de Paris le 5 décembre 1837.

Pour autant une partie très conséquente de son catalogue se détache authentiquement de l’ombre du grand musicien français. On pense en particulier aux symphonies et aux Suites nordiques. Sans doute n’est-il déjà plus un simple et docile continuateur du romantisme scandinave. Pour autant il ne semble pas pouvoir être affilié au mouvement post-romantique du type abordé par des Danois de la trempe de Louis Glass, Peder Gram, Rudolf Simonsen, Lange-Muller,

Son long séjour aux Etats-Unis n’a cependant pas entamé véritablement son héritage scandinave et sa fidélité à ses plus lointaines origines scandinavo-germaniques. Il l’a souvent précisé et revendiqué lui-même.

Ses cinq Suites nordiques sont composées dans un laps de temps très court, soit entre 1872 et 1877. De même, les six premières symphonies, purement instrumentales, sont élaborées entre 1881 et 1897. Il compose les unes et les autres durant sa période américaine.

Comme Franz Berwald en Suède et en partie au Danemark, ses symphonies portent toutes un titre censé sous-tendre leur atmosphère et leur nature. Bien qu’il soit tombé dans un oubli presque total, le corpus symphonique de Hamerik constitue un jalon incontournable de l’histoire du genre, placé entre les 8 symphonies de et les 6 symphonies de .

Son esthétique se positionne dans un champ balisé par Niels Gade d’une part et par Hector Berlioz de l’autre. Chez ce contemporain de Gustav Mahler, on soulignera la constance de l’élégance, de la fluidité et de la recherche du beau de sa musique. Plus globalement son écriture musicale montre un grand savoir faire, une cohérence et une cohésion constantes. Il emploie une harmonie personnelle à la fois alerte et propre à convaincre les auditeurs. Son travail rythmique doit davantage à la manière française de Berlioz qu’aux antécédents germaniques si influents chez la plupart des compositeurs danois du 19e siècle. Il utilise volontiers la syncopation et excelle à créer des climats très construits et attachants que l’on ne retrouve pas systématiquement chez ses contemporains.

On dit de son opéra La Vendetta qu’il constitue une première étape vers l’opéra vériste tel que développé plus tard, entre autres, par Pietro Mascagni (1863-1945) et Ruggero Leoncavallo (1857-1909). Cavalleria rusticana du premier date de 1890 tandis que Pagliacci (Paillasse) du second est présenté en 1892.

Ses œuvres de la maturité portent d’autres influences plutôt bien intériorisées en provenance des catalogues de deux autres Français, notamment de Paul Dukas (1865-1935) et César Franck (1822-1890).

Hamerik restera sa carrière durant fidèle à l’euphonie, à la consonance et à la tonalité. Ses choix reposent souvent sur des programmes ou des titres. Ces derniers colorent plus ou moins sa musique. Et si sa musique ne cherche aucune complexité de principe, non naturelle chez lui, elle s’écoute sans difficulté ni déplaisir, bien au contraire. Si l’on doit resserrer davantage encore sa manière nous dirons qu’il est un romantique non sirupeux. Son élégance, son sens du développement et de la couleur orchestrale l’en éloignent définitivement. Son style distille un certain sentiment nordique coloré par la musique de Gade d’une part, par certains traits de Berlioz de l’autre. Il demeure à distance respectable de l’esthétique de Mendelssohn et de Schumann. L’anti-romantisme affiché de l’après-guerre mondiale balaya rudement une grande partie de la création issue de l’esthétique classico-romantique de sa jeunesse.

Il est fort probable que le caractère non à proprement parler danois de sa musique ainsi que ses longs séjours en France et aux Etats-Unis ont contribué à son peu de succès au Danemark en dépit de la qualité intrinsèque de sa musique, fut-elle restée obstinément romantique d’un bout à l’autre de son catalogue.

 

Lire l’étude : IX – Asger Hamerik (1843-1923) : Danois, cosmopolite et ami de Berlioz (21 pages)

© DR

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