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Karl Paquette, étoile de l’Opéra de Paris

Artistes, Danse , Danseurs, Entretiens

Promu danseur Etoile le 31 décembre 2009, Karl Paquette était depuis longtemps déjà l’un des danseurs favoris du public. Force, persévérance, enthousiasme et générosité sont ses armes. Homme de conviction, Karl Paquette est un danseur qui marque de sa personnalité et de son talent l’univers de la danse.

Notre dossier : Art de la Danse

 

ResMusica : Quels furent vos premiers contacts avec la danse classique? Votre vocation fut-elle toujours une évidence?
: Mes premiers contacts avec la danse furent quelques peu atypiques, puisque j’ai d’abord fréquenté un cours d’expression corporelle, et non pas un cours purement classique. Mes parents souhaitaient que mon frère et moi pratiquions plusieurs autres activités parmi lesquelles le judo, le piano et le solfège. Mon frère préférait le judo, quant à moi j’avais une nette préférence pour l’expression corporelle. Au sein de ce cours, j’étais le seul garçon au milieu de quinze filles! Cela me plut néanmoins et j’ai ainsi fréquenté la classe pendant un certain temps. J’ai ensuite suivi les cours du Conservatoire du XVe arrondissement. Mon professeur, qui considérait que j’avais du potentiel, convoqua mes parents et leur expliqua qu’il serait bon que je suive les cours du grand professeur Max Bozzoni. Mon arrivée chez ce dernier fut une véritable révolution : c’est là que tout a réellement commencé à mes yeux. Max Bozzoni m’expliqua de but en blanc que si je décidais de suivre ses cours, ce serait dans le but d’intégrer l’Opéra car il avait pour habitude de former des danseurs étoiles. C’était un professeur hors pair qui intégrait dans son enseignement une vraie philosophie de la vie. Il avait une manière très protectrice d’enseigner, tout en usant d’une certaine sévérité. Nous sortions parfois en larmes de ses cours, mais c’était de sa part une manière de nous dire : «Si vous aimez vraiment la danse, vous reviendrez demain». C’est de cette rencontre qu’est née ma vocation.

RM : Vous êtes un pur produit Opéra de Paris : scolarité à l’Ecole de Danse puis intégration dans le corps de ballet. Le fait d’avoir toujours évolué dans le même univers ne vous a-t-il pas empêché de vous ouvrir vers l’extérieur ?
KP : On pourrait à première vue faire un reproche à l’Ecole de Danse de Nanterre : c’est un internat, les élèves sont donc un peu isolés durant la semaine. Cependant, l’Ecole de Nanterre favorise une bonne hygiène de vie, en supprimant par exemple tous les trajets qui incombaient aux élèves de l’ancienne école. La qualité de travail s’avère ainsi plus performante. Je n’ai jamais eu cette sensation «d’enfermement» dans la mesure où nous avions les spectacles annuels et tant d’autres évènements qui contribuaient à multiplier les contacts avec la compagnie. Je n’ai jamais ressenti aucun manque durant toutes ces années. A mes yeux, l’internat fut un moyen de travailler sur moi-même et partant de ce constat, de m’émanciper. J’avais un grand amour pour mes parents, mais c’est vrai qu’être trop couvé par sa famille peut s’avérer néfaste pour un enfant. L’internat fut le bon équilibre à tous ces facteurs et cette expérience a contribué à construire harmonieusement l’homme que je suis aujourd’hui. En outre, mes parents n’étaient pas issus du milieu de la danse et mon frère suivait un cursus scolaire classique, ce qui fait que j’avais une vision de la vie tout à fait normale. Nous avions des amis en commun, un bienfait, car le fait de ne fréquenter que des danseurs peut s’avérer restrictif, la danse restant un milieu trop fermé à mon goût. S’ouvrir vers le monde extérieur permet de s’enrichir des autres.
S’agissant de mon entrée dans le corps de ballet de l’Opéra à l’âge de 17 ans, je pense que c’est le rêve de tout aspirant danseur ! Nous avons la chance à l’Opéra de bénéficier d’une immense palette de choix chorégraphiques et artistiques, le tout dans une ville toujours en effervescence sur un plan culturel. Parisien de naissance, j’ai toujours été imprégné de cette vie trépidante qui déborde d’activités qui ont un rapport plus ou moins direct avec la danse, mais qui permettent néanmoins d’apprendre au sens large du mot.

RM : Les partisans de la danse contemporaine considèrent la danse classique comme un art vieillissant dont l’Opéra serait le musée vivant. Qu’aimeriez-vous leur répondre?
KP : Ce n’est pas parce qu’on cherche à faire évoluer une danse que l’on doit considérer que celle qui existait avant est devenue désuète et inintéressante. Je pense que tout bon chorégraphe ou danseur contemporain a malgré tout des bases classiques, et c’est là le secret de l’évolution. La danse classique demeure un indispensable pilier ; c’est elle qui fait que demeure une structure permanente depuis des siècles, même si certains chorégraphes ont travaillé sur cette base pour créer quelque chose de nouveau. Je considère malgré tout qu’un enfant rêvera toujours de ballets classiques, tels que Le Lac des Cygnes ou La Belle au Bois Dormant, car ces ballets projettent le spectateur dans un univers magique. La force qui émane des ballets classiques reste inégalable ; un chorégraphe contemporain aura du mal à faire aussi beau. Pourtant, j’apprécie beaucoup le travail de Mats Eks ou de Pina Bausch car leurs chorégraphies induisent un vrai langage chorégraphique. Ce langage reste cependant fondé sur une base classique. La danse classique est la plus exigeante physiquement, on peut donc légitimement considérer que c’est la plus difficile. En tout cas, c’est celle qui a le moins droit à l’erreur : un ballet classique mal interprété ne pardonne pas, alors que le langage contemporain présente une marge de liberté et de spontanéité plus importante. Peut-être mon opinion tient-elle à une déformation professionnelle : j’ai suivi une formation classique et le ballet traditionnel est ce à quoi j’aspire depuis ma plus tendre enfance. En définitive, je considère que la danse classique n’est pas morte et qu’elle survivra plus longtemps que la danse contemporaine, du moins celle de certains contemporains. Ce qui n’empêche pas la danse contemporaine d’avoir des idées fantastiques et un langage merveilleux. Je rêverais par exemple d’interpréter du Kylian ou du Mats Eks, mais tant que je le peux et tant que j’en aurai encore l’envie, je ferai du grand ballet classique une priorité.

RM : Avant même d’être nommé étoile, et depuis de longues années, vous dansiez déjà tous les grands rôles du répertoire. Vous a-t-il parfois semblé injuste de ne pas accéder à ce titre tant convoité alors que vous étiez énormément distribué ?
KP : Peut-être est-ce ma force, mais en tout cas, je n’ai jamais ressenti aucune frustration. Certes, lorsque l’on est élève à l’Ecole de Danse, on a tous en nous cette volonté enfantine de devenir un jour danseur étoile. La réalité est autre : après quelques échecs, comme par exemple à mon premier examen d’entrée dans le corps de ballet, on relativise fortement le sens du titre d’étoile. On comprend que ce qui compte avant tout est de danser. Avoir accédé au titre de premier danseur constitua un tournant dans ma carrière, car cela me permit d’accéder à des rôles d’étoiles. Je me suis battu pour ces rôles d’étoiles, mais je ne me suis jamais battu pour un titre. Certes, c’est toujours flatteur de sentir que les gens souhaiteraient vous voir accéder au titre suprême, mais pour ma part, je m’épanouissais avant tout dans le fait d’avoir la chance d’interpréter ces grands rôles. Je voulais être le prince du Lac des Cygnes, je voulais être Solor dans La Bayadère : je me suis battu dans le travail et ai redoublé d’efforts pour être digne de ces rôles. Cette boulimie fut une bonne chose, car plus tôt on attaque ces rôles, et moins on les aborde avec appréhension. Après ces neuf années en tant que premier danseur, j’ai quasiment interprété tout le répertoire classique. Je vois aujourd’hui encore certaines étoiles qui ne danseront jamais tous ces rôles. Rétrospectivement, je me dis que je n’avais rien à leur envier. En outre, quand le public vient voir un spectacle, il ne vient pas voir une étoile en particulier : il a avant tout envie de voir un ballet, et non un titre. Peu importe la personne qui danse si elle danse avec ses tripes et si elle donne l’émotion nécessaire à un ballet. Car ce que le public a envie de voir, c’est de l’émotion ! Ce qui est important, c’est de danser le personnage qu’ils sont venus voir. Certains ont fait un sacrifice financier pour venir assister à un ballet à l’Opéra et ils n’ont pas envie d’être déçus. Dans mon esprit, je préférais être un bon premier danseur, plutôt qu’une mauvaise étoile. Et en tout cas j’ai toujours eu la satisfaction d’être sur scène et de danser énormément. Et avec le recul, je suis content de ne pas avoir assuré certains rôles plus tôt car j’aurais été à contre-emploi à un moment donné : interpréter Albrecht à vingt ans aurait été une erreur à mes yeux, puisque je n’avais alors ni les qualités techniques ni les qualités artistiques requises. Je serais immanquablement passé à côté du rôle. Il est toujours difficile pour un artiste d’avoir un échec en scène ; il faut avoir la force de rebondir et d’oublier cet insuccès. Je dispose aujourd’hui d’une plus grande maturité artistique qui me permet d’aborder avec plus de confiance les rôles. Assurer un grand nombre de rôles et de représentations permet de progresser. Ce n’est pas en studio qu’un danseur se construit, mais sur scène où il est porté par cette magie du spectacle qui est irremplaçable. Pour ma part, je ne connais pas de grands danseurs de studio ! En définitive, c’est cet apprentissage constructif qui m’a permis d’arriver jusqu’au cheminement d’étoile avec sérénité.

RM : Gardez-vous des souvenirs exacts de votre nomination ? Vous y attendiez vous ?
KP : Dans le cas d’une nomination, il existe certains signes avant-coureurs qui font préjuger de la probabilité de l’évènement. Pour ma part, ces signes-là sont apparus trois jours avant la représentation : c’est la sensation que tout ne se déroule pas comme prévu et que quelque chose nous échappe. On peut ou non y croire. J’ai choisi personnellement de ne pas y croire et de ne pas me laisser troubler par les évènements : une nomination n’est jamais sûre et si celle-ci n’a pas lieu, le risque de frustration est grand. Seuls ceux qui sont dans les hautes sphères savaient vraiment ce qui allait se passer durant cette soirée. Je n’ai jamais couru après les titres, j’ai toujours couru après les rôles, et ce qui comptait avant tout pour moi ce soir-là était de bien danser, d’autant plus que je savais que ma famille assisterait à la représentation. Avec le recul, je me dis que j’étais peut-être le seul à vouloir ignorer cette nomination, car la date du 31 décembre était en elle-même symbolique. Et lorsqu’on nous annonça la veille que les saluts seraient différents et que le Directeur viendrait lui-même présenter ses vœux au public sur la scène de Bastille… Un autre élément révélateur était qu’à partir du 1er janvier 2010, je n’interprétais plus que des rôles d’Etoile et plus aucun rôle de Premier danseur. Autre indice pour se dire : «peut-être que»… Autant de signes que j’ai choisi de regarder avec une distanciation qui m’a permis de bien vivre les choses. La boucle était bouclée : Drosselmeyer était le dernier grand rôle classique que je n’avais jamais dansé.

RM : Le regard des autres a-t-il changé depuis votre nomination ?
KP : Dans le cadre interne de l’Opéra, ce qui me touche est que tout le monde attendait et espérait cette nomination. Je crois que j’étais le seul à me contenter de la situation telle qu’elle était auparavant ! Cette réaction m’a fait chaud au cœur. Les danseurs portent aujourd’hui sur moi un regard admiratif qui passera avec le temps. Maintenant, c’est à moi de prouver que j’assume les qualités artistiques liées au titre d’étoile. A la maison, rien n’a changé, à la différence que je dispose maintenant de plus de temps pour m’occuper de ma famille. Au niveau du public, je ressens un véritable enthousiasme général : cela fait énormément plaisir de se sentir aimé ! Ma femme me disait qu’avant même d’accéder au titre suprême, j’étais déjà étoile dans son cœur. Je pense qu’il en était de même pour une partie du public ! Mais je le répète, cela ne fut jamais pour moi une finalité. Et j’ai toujours autant envie de travailler. On a la chance de faire un métier qu’on aime, il faut donc être explosif et en profiter un maximum ! Je ressens aujourd’hui une sorte de fierté : je n’ai jamais rien quémandé pour et me suis toujours donné au maximum. J’ai toujours considéré avec raison que le travail payait. J’estime qu’un danseur doit faire ses preuves en studio et en scène. Rayer le plancher n’a jamais fait avancer un artiste. Celui-ci s’éteint trop vite s’il veut trop tout de suite : on ne peut pas tout danser et on ne peut pas tout faire dans une carrière ; il faut au contraire apprécier au jour le jour les belles opportunités qui s’ouvrent à nous. D’autant plus que ce nouveau statut m’offre également le privilège d’être débarrassé de toute pression en scène. Seul le plaisir de danser demeure !

RM : Quelle est la journée-type d’un danseur étoile ?
KP :Je ne suis pas encore totalement habitué à ce nouveau rythme ! J’ai moins de contraintes le soir car je ne suis plus d’astreinte pour d’éventuels remplacements, comme je pouvais l’être auparavant. Je dispose ainsi de beaucoup de soirées pour coucher mon petit garçon, et j’avoue que c’est très agréable ! La journée-type, c’est en premier lieu le cours à 10H, je m’oblige à prendre celui-ci, le plus tôt de la matinée, car c’est celui où l’on travaille le mieux et où il y a le moins de monde. Et dans la mesure où je me lève tôt, pas de soucis de ce côté-là ! Il y a ensuite les répétitions qui ont lieu à 12H ou 13H30. Jusque là, on m’a épargné les trois répétitions par jour où l’on travaille non-stop de 10H à 19H, mais sans doute y aura-t-il des périodes plus intenses ! C’est plutôt agréable comme rythme de travail. D’autant plus qu’artistiquement parlant, je dispose désormais de plus de temps libre pour approfondir mes rôles.

RM : Vous possédez un répertoire riche et varié. Possédez-vous un rôle fétiche?
KP : Tout enfant rêve d’être un Roméo, un prince Albrecht. Pour ma part, le rôle qui me faisait rêver était celui de Solor dans La Bayadère. Cependant, en grandissant, je me suis aperçu qu’il existait un monde entre la vision que j’avais de ce rôle et la difficulté à le danser. Ce fut une douche froide. Mais après ce type de mésaventure, on met les bouchées doubles! Tout au long de mon parcours, je reconnais que certains rôles m’ont vraiment donné du fil à retordre. Mais à force de les avoir travaillés encore et encore, j’ai appris à les aimer ! J’ai le souvenir d’une prise de rôle de Roméo qui fut une véritable épreuve de force. Je me levais chaque matin en pensant : «Ménage-toi à chaque mouvement de la journée afin de garder un maximum d’énergie pour ce soir !» Je me rappelle avoir fini le premier acte avec des crampes d’estomac tant la difficulté était grande. L’inclination vers tel ou tel rôle dépend également d’autres facteurs tels que l’expérience, l’approfondissement que l’on a du rôle ou encore de notre partenaire. Mais s’il ne devait rester qu’un rôle, ce serait sans hésiter Solor. C’est celui qui techniquement me correspond le plus, et j’aime l’idée d’interpréter ce guerrier félin en scène. Et puis, accessoirement, il a deux femmes à ses pieds, ce qui est plutôt agréable ! Dans la plupart des ballets, les hommes sont deux à combattre pour une femme, ici c’est l’inverse : elles sont deux à se battre pour lui !

RM : Comment avez-vous appréhendé le rôle d’Armand que vous venez d’interpréter dans le ballet de J. Neumeier «La Dame aux Camélias»?
KP : Lorsque le ballet fut présenté pour la première fois il y a quelques années, j’interprétais le rôle de Gaston mais déjà, inconsciemment, je me disais que le rôle d’Armand était fait pour moi, même si je n’avais pas encore les qualités requises pour y accéder. J’ai ainsi eu l’occasion pendant ces trois premières séries d’étudier le rôle sous toutes les coutures ! Je me suis nourri des conseils et corrections que donnait Neumeier aux différents interprètes. Ce fut un travail inconscient mais profitable. Armand est un rôle qu’il faut danser avec ses tripes. Lorsque Neumeier est venu nous faire travailler, nous lui avons proposé notre propre vision d’Armand. C’est agréable de sentir que l’on a l’approbation du chorégraphe. Ce rôle ne peut pas être une reproduction fidèle du livre ; c’est une adaptation à la danse avec la vision particulière d’un chorégraphe. Chacun appréhende le rôle avec son physique, sa personnalité, sa sensibilité et le ressenti qu’il a avec sa partenaire. En l’espèce, je dansais avec Isabelle (nb : Ciaravola). Nous avons tous les deux beaucoup d’affinités et cela a considérablement enrichi notre partenariat. Mon travail s’est déroulé très naturellement. Je n’ai jamais eu la sensation de l’infaisabilité du rôle ; je sentais au contraire que ce rôle était à ma portée. J’ai pris le parti d’opter pour un Armand atypique, tout particulièrement durant le premier acte où j’ai accentué sa timidité, peut-être par mimétisme puisqu’à l’âge de 18 ans, j’étais très timide et pouvait rougir lorsque l’on m’adressait la parole ! Mon Armand reste réservé jusqu’au moment où sa relation avec Marguerite se concrétise : il devient alors un autre homme. En règle générale, je déteste mes prises de rôles mais cette fois-ci, j’étais assez content du résultat. Et puis, mieux vaut aller de l’avant et se dire que l’on fera encore mieux à la prochaine représentation puisque l’on apprend chaque soir en scène. Ce rôle d’Armand demeure l’un des plus beaux rôles que j’ai eu l’occasion de danser. Et j’aime à me remémorer les mots de Neumeier quant à son opinion sur mon interprétation : «You’re different, but I like it very much» .

RM : Vous êtes l’un des danseurs les plus appréciés du public. Comment l’expliquez-vous?
KP : Je suis l’un des danseurs qui a le plus dansé sur les huit dernières années, c’est une réalité et une évidence. J’ai énormément remplacé et j’ai donc été beaucoup sur scène. De sorte que le public a fini par affectionner ce danseur qui s’investissait sur scène et était toujours là ! Je suis généreux de nature, et c’est ce que semble ressentir le public, d’où peut-être ce lien particulier avec lui. Même si l’on peut légitimement ne pas plaire à tout le monde, je pense n’avoir jamais été à contre-emploi en scène. Bien sûr, je ne serais jamais le parfait Prince Désiré de la Belle au Bois Dormant, c’est une réalité, mais je refuse catégoriquement d’interpréter des rôles qui ne me correspondent pas. Pour le reste, j’ai apporté ma personnalité et ma propre vision à tous les rôles que j’ai pu endosser, et j’ai à chaque fois essayé de donner le meilleur de moi-même en scène. Peut-être le public l’a-t-il ressenti aussi!

RM : Laurent Hilaire a dit que le fait d’être père lui avait apporté plus de poids sur scène. Etes-vous d’accord avec cette affirmation?
KP : La paternité est quelque chose de magique : on se nourrit énormément des enfants. Le regard, le sourire et la spontanéité d’un enfant sont des choses éblouissantes qui renforcent considérablement la vie de famille. La fin de la grossesse de ma femme a eu lieu pendant une série de représentations de Paquita pendant lesquelles j’interprétais le rôle de Lucien d’Hervilly. L’état de mon épouse me permettait de relativiser beaucoup de choses, jusqu’à ce rôle d’Etoile que j’avais alors la chance de danser. Qu’est-ce qui s’avérait le plus important pour un homme : être en scène ou voir accoucher sa femme ? Il n’y avait à mes yeux aucun doute possible : si à 19 heures j’avais reçu un appel de ma femme, j’aurais sans hésitation délaissé mon rôle ! Et je pense que le public m’aurait sans mal pardonné car un tel évènement n’arrive qu’une fois dans une vie ! Etre père fait grandir, et l’on grandit en même temps que son enfant. Je comprends mieux aujourd’hui la sagesse des anciens. La paternité rend mûr, rend patient et fait de vous un autre homme. Cette paternité ne représente que du bonheur, et je souhaite à tout le monde de vivre ce que je vis actuellement.

RM : Jeune papa et danseur étoile : ces deux challenges sont-ils facilement conciliables au quotidien?
KP : J’avoue que les six premiers mois, avec leurs deux ou trois biberons chaque nuit, furent difficiles ! Je dois m’autoféliciter d’avoir un physique résistant et d’avoir réussi à surmonter cette période de grande fatigue sans jamais m’être blessé. Mais il est certain qu’appréhender une prise de rôle avec seulement deux heures de sommeil derrière soi est une chose éprouvante. J’ai toujours eu pour principe que l’on est deux dans un couple, et ce n’est pas parce que tout à coup j’ai un rôle, que je dois oublier mes fonctions de père. Cependant, danseur et père restent deux activités largement conciliables, surtout depuis que mon fils fait ses nuits ! En outre, le fait d’être désormais Etoile me permet de passer davantage de temps avec lui… Je me considère comme quelqu’un de très chanceux : je suis heureux de me lever chaque matin, ce qui est un luxe en soi, et j’ai en plus le bonheur d’entendre mon fils m’appeler «papa», avec cette générosité propre à l’enfant. De tels instants permettent d’oublier toutes les douleurs physiques liées à la danse.

RM : Comment imaginez-vous l’après-danse?
KP : J’ai parfois des moments de lassitude, et je me dis alors qu’à 42 ans (nb : l’âge de la retraite pour un danseur) j’arrêterai tout et profiterai de mon temps libre… des propos qui énervent ma femme ! Fils de professeurs, je crois avoir hérité de leur passion pour la pédagogie : j’ai une réelle envie d’enseigner. Il me plairait de transmettre tout ce que j’ai pu apprendre en danse classique durant toutes ces années. Professeur à l’Ecole de Danse en 3ème ou 4ème divisions garçons me tenterait énormément ! Je pense que j’apporterais plus à ces adolescents de 14-15 ans qu’à de jeunes enfants d’une dizaine d’années. Mon père, professeur de génie civil, m’a un jour appris qu’il fallait réussir à «retourner» le cerveau des élèves pour parvenir à leur inculquer l’amour de la matière. Car une fois l’élève convaincu, c’est lui qui va se placer en position de demandeur vis-à-vis de l’enseignant. Il faut être interactif et surtout savoir s’investir auprès des élèves. Le but n’est pas de donner des cours pour gagner de l’argent, mais de partager une passion. J’avais également pensé pendant un temps à embrasser la profession de photographe spécialisé dans la danse, ou bien de kinésithérapeute. Rien n’est donc encore arrêté pour moi, même si, a priori, ma préférence irait vers l’enseignement. Professeur à l’Ecole de Nanterre : voilà mon idéal après-danse ! Et si rien ne se propose, je pourrai sans aucun souci «souffler» pendant quelques temps : éduquer des enfants est en effet un job à temps plein !

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