Perspectives bouléziennes

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris, Opéra-Bastille. 12-IV-2010. Olivier Messiaen (1908-1992) : Chronochromie ; Et exspecto resurrectionem mortuorum ; Poème pour Mi. Mélanie Diener, soprano ; Orchestre de l’Opéra National de Paris ; direction : Pierre Boulez

Depuis l’hommage appuyé rendu à en 2008 pour le centenaire de sa naissance, nous n’avions pas réentendu la musique du Maître dans les salles parisiennes. A la tête de l’Orchestre National de l’Opéra investissant le plateau de Bastille, lui consacrait une pleine soirée dans un programme privilégiant les grands déploiements sonores.

Hormis son dispositif spectaculaire (sans piano ni ondes comme l’avait spécifié son commanditaire Heinrich Strobel), Chronochromie est certainement l’œuvre qui fascine le plus par la dialectique serrée qui s’opère entre la richesse des couleurs et la spéculation temporelle mise en jeu. «Les mélanges de sons et de timbres très complexes restent au service des durées qu’ils doivent souligner en les colorant» explique Messiaen qui recourt ici à la combinatoire sérielle exercée sur le plan des durées : un défi qu’aime relever Boulez mettant à l’œuvre cette aptitude virtuose à «ordonner le chaos» d’un geste aussi précis que minimal. L’œuvre conçue en sept mouvements assez courts ne sollicite que rarement tout l’effectif orchestral et parmi les joutes sonores et ornithologiques engagées entre les différentes familles instrumentales, celle de la petite harmonie donne à entendre des splendeurs de couleurs et de finesse rythmique. Le contrepoint des dix-huit oiseaux de France confiés à autant de cordes solistes dans l’Epode est un instant de jubilation sonore très singulière qui avait pourtant déclenché les huées du public à la création parisienne en 1962 !

Si Messiaen destinait la grande fresque sonore qu’est Et exspecto resurrectionem mortuorum à de vastes espaces – celui de la Meije par exemple, face à laquelle résonna l’œuvre en juillet 2008 ! – l’interprétation sans monumentalité mais dans l’exaltation de la matière sonore qu’en donnèrent ce soir Pierre Boulez et les forces de l’Orchestre de l’Opéra n’avait pas son égal. L’œuvre est en quelque sorte l’antithèse de la précédente. Peu de chants d’oiseaux ni artifices spéculatoires ; à l’instar de Varèse, Messiaen semble envisager sa composition comme une sorte d’»étude d’espace» dans laquelle va résonner un dispositif ad hoc, bois, cuivres et percussions métalliques. Commandée en 1964 par André Malraux pour célébrer la mémoire des morts des deux guerres mondiales – Pierre Boulez en assurait d’ailleurs la création publique en 1966 – l’œuvre en cinq mouvements s’appuie sur des textes de l’Ecriture Sainte lui conférant son aura sacrée. Les complexes sonores induits par les alliages de la percussion – cloches, gong, tam résonnant jusqu’à l’excès – et les harmonies colorées des bois et cuivres produisaient à certains moments ces illusions acoustiques dont parle Ligeti, sorte de résultantes sonores inouïes qui font la magie du concert. Le pupitre de cuivres est luxueux dans ses surgissements graves des premières pages et l’ensemble des bois – mention spéciale pour le cor anglais tristanesque d’Anne Regnier – nous laisse apprécier avec délectation la virtuosité «alleluiante et grésillante» d’une «écriture oiseau» au charme inimitable.

La seconde partie du concert conviait la soprano allemande Mélanie Diener interprétant l’intégrale des Poèmes pour Mi, un cycle de neuf mélodies réparties en deux Livres dont le jeune Messiaen écrit paroles et musique et qu’il orchestre en 1937. Ces poèmes chantés dédiés à sa première épouse (alias Mi) sont comme les feuillets d’un journal intime dont il n’existe que peu d’équivalent dans l’œuvre du Maître. La voix longue et ductile de Mélanie Diener sollicitée dans tous les registres de la tessiture laisse affleurer l’émotion d’une parole nimbée de religiosité même si la diction est de plus en plus négligée au fil de l’interprétation. L’orchestre est somptueux, traité dans son registre clair, les bois ourlant le plus souvent la ligne vocale. Contrastant avec des pages plus enlevées, la chanson toute fraîche du Collier («Tes deux bras autour de mon cou, ce matin») empruntant le profil modal cher au compositeur reste une des plus belles réussites de ce cycle au demeurant très attachant.

Crédit photographique : Pierre Boulez © Medici TV

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