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Un opéra dionysiaque de Wolfgang Rihm

Festivals, La Scène, Opéra

Salzbourg. Haus für Mozart. 30-VII-2010. Wolfgang Rihm (né en 1952) : Dionysos, « eine Opernphantasie » sur un livret du compositeur (création mondiale). Mise en scène : Pierre Audi. Scénographie : Jonathan Meese. Costumes : Jorge Jara. Eclairages : Jean Kalman. Vidéo : Martin Eidenberger. Avec : Johannes Martin Kränzle, N. ; Mojca Erdmann, Ariadne ; Elin Rombo, soprano ; Matthias Klink, un invité, Apollon ; Virpi Räisänen, mezzo-soprano ; Julia Faylenbogen, contralto ; Uli Kirsch, la Peau. Chœur du Staatsoper de Vienne (chef de chœur : Jörn H. Andresen). Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, direction : Ingo Metzmacher

L’édition 2010 du Festival de Salzbourg célèbre Rihm à travers un « continent » de dix concerts qui gravitent autour d’une création fort attendue : cette « fantaisie-opéra » constitue l’aboutissement d’un projet que le compositeur mature depuis les années 1990 d’après les Dithyrambes pour Dionysos – le recueil poétique et fragmentaire de Nietzsche que son monodrame Aria-Ariadne avait déjà abordé en 2001. Entre le dieu de l’ivresse, de la transe, du théâtre, et Ariane, l’emblème même de la voix lyrique depuis Monteverdi, le propos s’enracine dans les sources mythiques du genre de l’opéra : sujet ardu mais stimulant !

Reconstruisant à partir des fragments de Nietzsche un cheminement fantasmatique, Rihm écarte toute intrigue linéaire au profit d’une suite de séquences reliées par N., incarnation du philosophe, mais aussi de l’artiste, et du dieu Dionysos, auquel Nietzsche ne cessa de s’identifier. Le spectateur est invité à entrer dans un labyrinthe successivement psychologique, artistique et métaphysique qui mène à la folie Nietzsche-Dionysos, tour à tour pleuré par Ariane, aguiché par des prostituées au nom d’Esmeralda (clin d’œil au très nietzschéen Doktor Faustus de Thomas Mann), déchiré par les Ménades et, nouveau Marsyas, crucifié par Apollon. Mais le sacrifice du dieu-bouc consacre simultanément la naissance de la tragédie…

Abstrait mais non abscons, Dionysos réussit à réconcilier l’héritage du théâtre musical d’avant-garde avec le genre lyrique (lamento, tempête, ensembles, chœurs bacchiques…) Entre la fluidité modalisante de la première scène, aux accents parfois straussiens, et la marche funèbre finale, sarcastique et orgiaque, la partition de deux heures se révèle luxuriante : atonalité âpre pour les impasses philosophiques de la deuxième scène, valse parodique et Lied du Wanderer (déjà mis en musique par Schœnberg dans son op. 6) au cœur du tableau du bordel, grande scène chorale, au style religieux et grandiloquent, pour accompagner le sacrifice rituel.

L’excellent metteur en scène se voit voler la vedette par le scénographe : ce plasticien à l’univers dionysiaque imprime sa signature sur des images scéniques fortes qui tiennent de l’affiche, du graphe ou de la performance. Au sein d’une très bonne distribution, la palme revient à l’Ariane de , un modèle de précision dans sa partie hérissée de coloratures, mais surtout au très engagé Johannes Martin Kränzle, qui sublime le rôle écrasant de N., tout en doute, hébétement et folie. Le Deusches Symphonie-Orchester de Berlin, brillamment conduit par , est lui aussi très applaudi par le public. Sujet stimulant, scénographie réussie et musique puissante : Dionysos compte d’ores et déjà parmi les meilleures créations du festival de Salzbourg, dans la lignée de celles de Henze (Die Bassariden, en 1966, traitait déjà du monde inquiétant de Dionysos), Berio (Un re in ascolto, 1984) ou Saariaho (L’Amour de loin, 2000).

Crédit photographique : (N.), (Ariadne) © Ruth Walz

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