Gergiev en hautes sphères mahlériennes

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris, Salle Pleyel. 08-IX-2010. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°8 en mi bémol majeur dite « des mille ». Viktoria Yastrybeva, Anastasia Kalagina, Lyudmila Dudinova, sopranos ; Nadezhda Serdyuk, Zlata Bulycheva, mezzo-sopranos ; Sergei Semishkur, ténor ; Vladimir Moroz, baryton ; Vadim Kravets, basse. The Choir of Eltham College ; Chœur du Théâtre Mariinsky (chef de chœur : Andrei Petrenko). Orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, direction : Valery Gergiev

«Réaliser ce qui semblait irréalisable», tel était le défi que se lançait en écrivant sa Symphonie n°8 dont les sept précédentes n’auraient été que des préludes. Avec l’extravagance de son effectif orchestral (les vents par cinq et la présence de cinq claviers dont l’orgue et l’harmonium) ajouté de trois chœurs, avec la singularité de la forme (deux parties sans référence au modèle traditionnel) et l’hétérogénéité des sources (un hymne en latin et la scène finale du Second Faust de Gœthe en allemand), Mahler créait là un prototype qui, relayant le tragique des symphonies antérieures, devait être «une immense dispensatrice de joie».

Pour débuter à Pleyel une intégrale des symphonies de Mahler qui célèbrera, en 2011, le centenaire de la mort du compositeur autrichien, c’est à à la tête des forces vives du Théâtre Mariinsky (auxquelles s’était joint les trebles d’Eltham College placé au centre de l’orchestre) qu’incombait la tâche, exaltante autant que périlleuse, de faire sonner cette monumentale symphonie pour (et non avec) chœurs dans un espace qui n’autorise guère les débordements. La déflagration sonore des premières mesures du Veni Creator, orgue, orchestre et chœurs confondus, était à même de nous terrasser, comme d’ailleurs le souhaitait Mahler lui-même : «Je veux qu’aucun auditeur ne puisse lui résister ; je veux qu’il terrasse chacun d’entre eux». L’extrême concentration de cette page flamboyante – Veni, Creator Spiritus – qui relance plusieurs fois le texte hymnique porte rapidement le son à saturation dans un espace qui empêche le plein déploiement de la résonance. Le geste court et la direction très singulière du chef russe mu, semble-t-il, par une sorte d’urgence, induit davantage de tension que d’énergie et donne à cette première partie un aspect par trop monolithique, sans ménagement pour les chœurs et les voix solistes qui, cependant, assument avec beaucoup de réactivité et une vaillance exemplaire l’extraordinaire richesse contrapuntique de l’écriture.

La seconde partie beaucoup plus longue, laissait apprécier une belle palette de timbres au sein des vents lors d’une introduction orchestrale d’une belle intensité qui nous réconciliait avec l’acoustique du lieu. Dans cette fantaisie libre, d’esprit résolument romantique où affleure l’atmosphère du Lied, Mahler met toute son inventivité au service des vers de Gœthe, variant les couleurs – solistes et chœurs y alternent constamment -, diversifiant l’écriture et les régimes sonores pour tendre finalement vers une conclusion monumentale, le Chorus mysticus, mettant en résonance ses croyances les plus profondes. Situés dans l’orchestre, côté jardin, les huit solistes, tous issus de la compagnie du Théâtre Mariinsky, forment un ensemble d’une rare homogénéité : le baryton Vladimir Moroz relayé par l’ardente basse Vadim Kravetz captivent par l’intensité et la chaleur de leur timbre. Plus impressionnant encore par la puissance de sa projection, le ténor fait résonner avec ferveur les interventions du Doctor Marianus répondant aux voix très pures des enfants. Dans le pupitre féminin qui n’appelle que les éloges, la voix de la soprano se singularise par son rayonnement et la grâce de son timbre.

Peu de respirations au sein de ce foisonnement vocal et cette surenchère de vitalité sonore dont garde toujours le contrôle à défaut de souligner une véritable ligne de conduite – à l’image de la version CD parue en 2009. La plénitude venait cependant avec la splendeur du final merveilleusement introduit par la dernière intervention du ténor, atteignant ici des hauteurs de lumière dans un élan qui ne manquait pas de transporter l’auditeur.

Crédit photographique : Valery Gergiev © Fred Toulet – Salle Pleyel

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