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Denys Ganio, danseur

Artistes, Danse , Danseurs, Entretiens

Denys Ganio impressionne par la force, le magnétisme et la volonté qui émanent de lui. Etoile de Roland Petit et figure emblématique du renouveau artistique apporté par ce dernier, il a dansé sur toutes les scènes du monde et a eu pour partenaires les plus grandes ballerines de son temps. Sa sincérité et sa spontanéité tranchent avec la règle du politiquement correct qui semble de mise dans l’univers policé de la danse. Rencontre avec un doux rebelle qui a marqué toute une génération de danseurs.

Notre dossier : Art de la Danse

 

ResMusica : La danse fut-elle toujours une évidence ?
: Absolument pas. Je dois même avouer que je détestais danser lorsque j’étais enfant ! Mes débuts dans la danse sont plutôt burlesques puisque j’ai pris mes premiers cours uniquement pour faire plaisir à ma mère. Mes parents habitaient Avignon et ma sœur pratiquait la danse. Un jour, alors que j’assistais à un cours, le professeur me proposa de me joindre aux élèves. Tout s’est enchaîné très rapidement puisque je me suis ensuite présenté au Concours de l’Opéra. J’ai été reçu sans difficulté, sans doute aussi parce qu’à l’époque, peu de petits garçons souhaitaient suivre cette voie et que la concurrence s’avérait moins rude que chez les filles.

RM : Vous avez intégré l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris à 12 ans. Quels souvenirs gardez-vous de cet apprentissage ?
DG : Je garde de très mauvais souvenirs de cette période : mes parents étaient divorcés et je me sentais très seul. J’étais éloigné de ma famille et logeais dans un pensionnat. J’étais malheureux. Mon espièglerie coutumière dissimulait mal ma souffrance. Mais il faut reconnaître que c’est à l’Opéra que j’ai appris à danser. J’ai eu la chance d’avoir un professeur merveilleux : Raymond Franchetti. Quant au Directeur de l’école, Harald Lander, il avait la réputation d’être très sévère à l’égard des élèves. Sans doute avait-il perçu mon mal-être car il se montra toujours d’une extrême gentillesse à mon égard.

RM : Vous êtes ensuite engagé dans le corps de ballet, puis vous décidez très tôt de quitter l’Opéra pour voler de vos propres ailes. Étiez-vous à la recherche d’une certaine forme de liberté ?
DG : J’ai été engagé à 16 ans dans le corps de ballet, et j’ai quitté l’Opéra très vite, à l’âge de 19 ans. Je détestais Paris, l’Opéra et l’ambiance qui y régnait. Je me sentais frustré car je dansais plus lorsque j’étais élève à l’école, qu’une fois intégré dans le corps de ballet… hiérarchie oblige ! Je me sentais seul et éloigné de ma famille qui était en province. J’étais le vilain petit canard de la troupe, du moins je me percevais comme tel. J’avais heureusement un atout : j’étais doué. Cependant, malgré ces aptitudes, j’ai décidé d’arrêter la danse. Je travaillais à gauche et à droite, vivais de petits boulots et me satisfaisais de cette situation. Cependant, au bout d’un an et demi, je me suis rendu compte que cette situation était précaire, et que la seule chose que je savais faire était danser. Un jour, j’ai rencontré des danseurs dans un bar à Avignon ; ils recherchaient des partenaires pour effectuer une tournée. C’est ainsi que j’ai intégré les Ballets d’Avignon. A l’issue de ces représentations, j’ai de nouveau décidé d’arrêter la danse. Mais alors que je travaillais comme barman, un ami m’a dit que Rosella Hightower recherchait des danseurs. J’ai passé l’audition à Cannes et j’ai été engagé. Rosella m’aimait beaucoup, je crois, et nos collaborations restent d’excellents souvenirs.

RM : En 1972, vous rejoignez les Ballets de Marseille, la compagnie nouvellement créée par Roland Petit, au sein de laquelle vous êtes très vite nommé étoile…
DG : Roland Petit m’avait notamment vu danser dans Casse-Noisette. Il m’a engagé comme soliste dans la compagnie qu’il venait nouvellement de créer, les Ballets de Marseille. Nous étions en 1972. Je dansais beaucoup. Un jour, Roland m’a demandé quel était le montant de mon salaire. Je lui ai répondu et il m’a dit que ce n’était pas assez. A brûle-pourpoint, il m’a demandé quelles étaient mes prétentions. Je lui ai donné comme référence le salaire d’une étoile. Il m’a octroyé le même salaire… et a décidé par la même occasion de me nommer étoile !

RM : Roland Petit a dit de vous que vous aviez interprété tous les rôles avec une égale intensité et une même efficacité, contribuant ainsi grandement au succès de la compagnie. Considérez-vous Roland Petit comme une sorte de «père spirituel» ?
DG : Roland Petit m’a appris à aimer la danse. Grâce à lui, j’ai ressenti ce qu’était le bonheur de me produire sur scène. Je le considère comme un père ; nos relations étaient d’ordre quasi-familiales. Je me souviens lui avoir demandé un jour la permission d’aller danser chez Béjart pendant une moitié de la saison. Il m’a répondu que c’était comme si sa femme le quittait, et qu’une telle situation équivaudrait à un divorce ! Il s’est toujours montré formidable à mon égard. J’aimais la promiscuité qu’il instaurait avec ses danseurs. Roland Petit était mal à l’aise avec le corps de ballet, mais se sentait en réelle osmose avec les solistes. Il a tout fait pour valoriser ses danseurs à une époque où la plupart des chorégraphes aimaient à tirer la couverture à eux. Nos noms apparaissaient par exemple en gros sur les affiches des spectacles. Il a contribué à «créer» et à mettre en lumière toute une génération de danseurs. Il avait coutume de dire : «Si les danseurs sont mauvais, le chorégraphe ne parviendra pas à accomplir de miracles». Nous avions, et nous avons encore, de réels rapports d’amitié, lesquels dépassent les simples relations de travail. Lorsque je lui ai récemment demandé si je pouvais utiliser sa chorégraphie de La Chauve-souris pour l’un de mes élèves, il m’a immédiatement donné son accord. Nos disputes n’ont jamais duré longtemps. C’est un caractère intègre et vrai.

RM : Vous avez énormément collaboré et dansé avec Natalia Makarova. Comment expliquer cette alchimie entre vous ?
DG : En vérité, c’est surtout elle qui m’a choisie et je considérais cela comme un grand honneur. C’était une merveilleuse danseuse délicieusement «folle» ! Il était difficile de danser avec elle car elle était complètement imprévisible. Sur scène, elle oubliait tout. Je me souviens un jour avoir fini de danser Bach Sonate trois minutes avant la fin de la musique car elle avait dansé les pas très rapidement. Nous sommes sortis de scène le plus naturellement du monde… et le public ne s’est rendu compte de rien ! Lorsqu’elle a créée la Makarova and Company, Roland Petit a gentiment accepté de me laisser partir pour rejoindre la tournée. Le concept a très bien fonctionné et nous nous sommes produits dans le monde entier. Je me souviens avoir notamment dansé trois mois à Broadway. Cette expérience m’a permis de danser avec des partenaires formidables tels que Karen Kain, Peter Schaufuss, Anthony Dowell ou encore Fernando Bujones.

RM : Vous avez pendant un temps dirigé la compagnie des Ballets de Milan. Le management d’une troupe vous plaît-il ?
DG : Le management d’une troupe me plaît beaucoup, c’est indéniable. Or, les Ballets de Milan n’avaient pas les moyens de leur prétention : les conditions financières et matérielles étaient aussi difficiles que précaires. Comment effectuer du bon travail dans ces conditions ? C’est un problème majeur en Italie : les troupes, très mal gérées, manquent de subsides pour pouvoir s’épanouir durablement dans la continuité. J’ai néanmoins essayé de tirer le meilleur des moyens qui m’étaient offerts : la troupe a notamment collaboré avec Vassiliev et s’est même produite au théâtre du Bolchoï.

RM : Vous êtes également un chorégraphe inventif et audacieux. Vous avez notamment monté un ballet inspiré de la célèbre pièce de Samuel Becket, En attendant Godot. Avez-vous une affection particulière pour cette œuvre ?
DG : J’apprécie effectivement beaucoup cette œuvre, d’où mon idée de monter une chorégraphie sur ce thème pour quatre danseurs. Mon ballet met en scène les personnages de Vladimir, Estragon, Pozzo et Lucky. La musique, légère, a été spécialement composée par Marco Schiavone. Ce ballet hybride, que l’on ne peut qualifier ni de classique, ni de contemporain, se veut un reflet de toutes les nuances et subtilités de l’œuvre.

RM : Vous avez également monté un ballet en hommage au danseur Jorge Donn prématurément disparu…
DG : J’éprouvais beaucoup de sympathie et de tendresse pour lui. Je me souviens avoir assisté à l’un de ses derniers spectacles, au Festival de Tokyo. Sa danse, poignante, m’apparut tel un ultime testament. Je me suis souvenu de cet instant marquant et l’ai réinterprété à ma manière dans mon ballet intitulé : Tango, une rose pour Jorge Donn. Ce ballet a été représenté quatre-vingt-dix fois, dans divers théâtres italiens, mais également au Bolchoï de Moscou.

RM : Vous avez créé la Maison de la Danse à Rome. Parlez-nous de cette école…
DG : Après avoir quitté les ballets de Béjart au sein desquels j’étais resté un an, j’ai décidé de partir pour Rome. J’avais alors 40 ans et ne savais plus vers quelle direction orienter ma vie. Mon amie, concertiste, m’a proposé de monter une compagnie. Je lui ai rétorqué qu’il n’y avait pas meilleur moyen de perdre de l’argent. Elle a alors eu l’idée de créer une école de danse. J’ai immédiatement adhéré à ce projet. Cela fait 16 ans aujourd’hui que l’école a ouvert et le concept fonctionne très bien. L’école possède 1000 m² de studios, une vingtaine de professeurs et accueille 120 élèves de 8 ans à 18 ans. Nous dispensons bien évidemment des cours de danse classique, mais également des cours de jazz, de danse contemporaine, de danse moderne, de hip hop, de tango, de salsa et de danse orientale.

RM : Votre ballet Alice est chorégraphié sur une musique de Pink Floyd. Seriez-vous un amateur de rock ?
DG : J’ai chorégraphié ce spectacle pour les élèves de la Maison de la Danse. En vérité, je me suis inspiré de la création de Roland Petit, Pink Floyd Ballet, une expérience incroyable puisque le groupe jouait en direct derrière nous pendant les représentations !

RM : La voie de l’enseignement s’est-elle naturellement imposée à vous ? Les satisfactions d’un professeur sont-elles aussi gratifiantes que celles d’un danseur ?
DG : J’ai volontairement choisi de n’enseigner qu’au sein de classes pré professionnelles. Lorsque l’on enseigne à des élèves qui s’investissent et se donnent à fond, cette tâche s’avère très gratifiante. Il est passionnant de suivre les progrès de ses protégés : la volonté et le travail peuvent produire des miracles ! Je suis un professeur qui donne beaucoup de coups de bâtons… mais aussi quelques carottes ! Si les élèves acceptent ce principe, nous pouvons aller très loin ensemble. Et si je fais semblant d’être sévère, je suis en revanche toujours sincère lorsque je suis gentil !

RM : Quelles sont vos passions ou hobbys en dehors de la danse ?
DG : J’aime la farniente ! La cuisine constitue également l’un de mes passe-temps favoris. Je deviens malheureusement de plus en plus casanier en vieillissant, d’autant plus qu’à Rome les spectacles de ballets sont rares. J’ai réussi à me créer une existence en-dehors de la danse… J’ai même eu le temps de faire trois enfants !

RM : Avez-vous encore des rêves ?
DG : Rétrospectivement, je suis satisfait de ce que j’ai accompli. J’ai eu une belle vie. Il m’est encore très agréable de me produire sur scène avec de jeunes danseurs, même si, bien sûr, le corps ne peut plus répondre comme avant. Carla Fracci m’a par exemple récemment demandé de me produire sur scène à ses côtés en janvier 2011.

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