La Scène, Spectacles divers

Robert Wilson met Shakespeare en musique !

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Rouen, Théâtre des Arts. 23-XI-2010. Rufus Wainwright (né en 1973) : Sonnets de William Shakespeare (création française). Mise en scène, scénographie, lumières : Robert Wilson. Compilation des textes : Jutta Ferbers. Costumes : Jacques Reynaud. Collaboration artistique à la mise en scène : Ann-Christin Rommen. Collaboration artistique à la scénographie : Serge von Arx. Collaboration artistique aux costumes : Yashi Tabassomi. Dramaturgie : Jutta Ferbers. Lumières : Andreas Fuch

Avec les comédiens du Berliner Ensemble : Dejan Bucin, Georgette Dee, Christina Drechsler, Anke Engelsmann, Ruth Glöss, Winfried Goos, Anna Graenzer, Traute Hœss, Jürgen Holtz, Ursula Höpfner-Tabori, Inge Keller, Christopher Nell, Sylvie Rohrer, Sabin Tambrea, Georgios Tsivanoglou. Piano : Hans-Jörn Brandenburg. Guitare : Dominic Bouffard. Contrebasse : Andreas Henze. Isang Quartett : Yun Ui Lee premier violon, Sangha Hwang deuxième violon, Sara Kim alto, Yeo Hun Yun violoncelle, Direction et percussions : Stefan Rager

Crédit photographique : © Lesley Leslie-Spinks

Festival Automne en Normandie

Avant le Théâtre de la Ville, avant celui de l’Odéon, le Festival Automne en Normandie invite l’ancienne troupe de théâtre de Bertolt Brecht, le , dans un des moments les plus réussis de leur collaboration artistique (en cours) avec l’américain  : le spectacle Les Sonnets de Shakespeare, véritable manifeste poétique, arrive pour la première fois en France.

Jutta Ferbers a sélectionné vingt-cinq des cent cinquante-quatre sonnets qui composent le recueil versifié de la plus célèbre des plumes élisabéthaines et ce n’est pas tant le choix des sonnets qui est d’importance, c’est avant tout le travail dramaturgique, de concert avec le metteur en scène. Jutta Ferbers donne une vision de chaque sonnet qui peut être assez littérale ou complètement débridée, tout en restant dans l’illustration d’une scène, d’un état d’esprit décrit. On ne peut vous dire comment a été pensée la création de ce spectacle, si composa ses chansons avant la mise en place de la dramaturgie, juste après la sélection des textes ou si les choix de dramaturgie ont modelé la tonalité des chansons.

La musique de Rufus Wainwirght est portée par huit musiciens en fosse d’une égale minutie : qu’il s’agisse de jouer une ritournelle de la fin du XVIe siècle, un extrait d’un thème de Michel Legrand, un solo de guitare électrique à la Jimi Hendrix sur une partition du XVIIe, ou bien d’interpréter des compositions originales dans le style d’Elton John, de Kurt Weill, de Marylin Manson.

Par moment, du metteur en scène à la dramaturge en passant par le compositeur, on ne sait comment ils ont pu entrer en une osmose aussi révélatrice, notamment pour la scène des pompistes immaculés en trio, triple fortissimo sonorisé sur un texte hurlé : «Oh ! que mes écrits soient donc les éloquents et muets interprètes de mon cœur qui te parle : ils plaident mieux pour mon amour et méritent plus d’égards que cette langue qui en a déjà trop dit. Oh ! apprends à lire ce que mon amour silencieux a écrit : il appartient à l’esprit sublime de l’amour d’entendre avec les yeux. » Dominante crème sur le plateau, habits, lumière, couleur des gigantesques pompes à essence. Plus les trois acteurs donnent de la voix, plus les compteurs des pompes s’accélèrent : belle incarnation du paradoxal mutisme d’un cœur au silence tapageur.

Dans l’entier spectacle, il est des passages en français, en allemand, en anglais mais une très large place est dédiée à la pantomime, fidélité à l’essence du théâtre. Les deux anges, Cupidon (l’excellent Georgios Tsivanoglou) et perfide ange noir (Winfried Goos) sont les mieux mis en valeur, notamment par deux pantomimes très différentes sur le dernier sonnet du recueil «Le petit dieu d’amour, gisant un jour endormi, déposa à son côté sa torche qui enflamme les cœurs. Cependant une foule de nymphes, qui avaient juré de garder chaste vie, vinrent à pas légers près de lui» etc. Celle de l’ange noir, hilarante, avec ses papiers collants rouges dans les mains en guise de castagnettes pour une danse flamenco très chavirée sans pouvoir, au moment, voulu se débarrasser de ses maudits papiers qu’il finit par faire tomber rageusement dans la fosse.

Beaucoup d’humour aussi lorsqu’une flèche toute blanche lancée à la reine Elisabeth Ier descend au ralenti et se met à la terrasser sans l’avoir touchée, sans grand effet d’ailleurs sur sa mine patibulaire et son air repoussant. Humour également pour le personnage de l’apparitrice (Georgette Dee) meublant certains changements de décor dans la tradition show à l’américaine avec des interventions sur le temps qu’il fait à Rouen et s’interrompant souvent parce que le téléphone sonne : la première fois c’est qui veut que le spectacle reprenne, l’autre fois, c’est peut-être Hollywood qui l’appelle…

Le visuel est indescriptible parce qu’on n’a jamais vu d’aussi beau blanc cassé, bleu et gris de lumière, parce que les images sont prégnantes : un homme sur un immense bicycle XIXe pédalant à rebours croise un tout petit homme qui en chevauche un minuscule sur l’éloquent début de vers «pourquoi le Monde juge si différemment…»

Si on devait isoler quelques figures parmi les comédiens du Berliner, on vous présenterait Ruth Glöss, une dame âgée, très petite, à la figure émouvante habillée en bouffon, personnage central ; la reine Elisabeth (I et II) jouée par Jürgen Holtz, passagère mais truculente ; l’Eve de Christopher Nell, absolument fascinante d’audace, recrachant sa pomme mangée avidement et enserrant, d’une main, le serpent tentateur : Christopher Nell est, sur un plan technique, le meilleur chanteur de la troupe prenant la tessiture d’une voix d’alto sans donner la sensation d’être en voix de tête.

Trop tôt dans la soirée arrive le final berlinois, à la Kurt Weill, avec une introduction tzigane soliste par la violoniste Yun Ui Lee, très cabaret réaliste, très choral, très poignant et si naturel pour la troupe qu’il est inutile de préciser combien l’allemand sonne avec musicalité, même en sprechgesang.

Depuis la saison dernière, Le associé à Bob Wilson, crée l’avènement d’une forme esthétique qui marquera incontestablement les esprits : on ne sait s’il s’agit d’un spectacle musical, théâtral, si nous assistons à la construction d’un monde aux décors et lumières encore plus subjuguant qu’auparavant, si le spectateur se trouve au cœur d’un espace dans lequel des comédiens-travailleurs acharnés sont en pleine possession de leur art ou bien si ces gens sont devenus des habitants d’un microcosme où ils déambulent en maîtres, telle une galerie de pantins (monstrueux) de cire, mélangés parfois avec les humains de l’équipe technique qui installent les nombreux et saisissants décors, d’un tableau à l’autre. On s’interroge !

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Rouen, Théâtre des Arts. 23-XI-2010. Rufus Wainwright (né en 1973) : Sonnets de William Shakespeare (création française). Mise en scène, scénographie, lumières : Robert Wilson. Compilation des textes : Jutta Ferbers. Costumes : Jacques Reynaud. Collaboration artistique à la mise en scène : Ann-Christin Rommen. Collaboration artistique à la scénographie : Serge von Arx. Collaboration artistique aux costumes : Yashi Tabassomi. Dramaturgie : Jutta Ferbers. Lumières : Andreas Fuch

Avec les comédiens du Berliner Ensemble : Dejan Bucin, Georgette Dee, Christina Drechsler, Anke Engelsmann, Ruth Glöss, Winfried Goos, Anna Graenzer, Traute Hœss, Jürgen Holtz, Ursula Höpfner-Tabori, Inge Keller, Christopher Nell, Sylvie Rohrer, Sabin Tambrea, Georgios Tsivanoglou. Piano : Hans-Jörn Brandenburg. Guitare : Dominic Bouffard. Contrebasse : Andreas Henze. Isang Quartett : Yun Ui Lee premier violon, Sangha Hwang deuxième violon, Sara Kim alto, Yeo Hun Yun violoncelle, Direction et percussions : Stefan Rager

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