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Le Berlioz intérieur de Serge Baudo

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Lyon. Auditorium Maurice Ravel. 18-XII-2010. Hector Berlioz (1803-1869) : L’Enfance du Christ, trilogie sacrée (H130) pour voix solistes, chœur mixte et orchestre sur un livret du compositeur. Marie-Claude Chappuis, Marie ; Olivier Lallouette, Joseph ; Renaud Delaigue, Hérode ; John Tessier, le Récitant ; Frédéric Caton, le Père de famille ; Olivier Naveau, Polydore ; Svetli Chaumien, le Centurion. Chœurs de Lyon-Bernard Têtu, chef de chœur : Catherine Molmerret. Emelthée, direction : Marie-Laure Teissèdre. Orchestre National de Lyon, direction : Serge Baudo

Si L’Enfance du Christ est objectivement l’une des œuvres les moins populaires de Berlioz, les amusantes conditions de sa composition sont bien connues : ce cher Hector, qui s’ennuyait dans une soirée carte répondit à un défi de l’architecte Joseph Duc en créant une musique pour son album. Il choisit volontairement une tonalité naïve et douce pour écrire le chœur des bergers adressant ses adieux à l’enfant Jésus, puis se joua de son ami en l’attribuant à un imaginaire maître de musique de la sainte chapelle du XVII ième siècle. Le succès fut tel que le compositeur, encouragé par ses amis, s’attela à la composition d’un oratorio qui fut créé à Paris en 1854 et plébiscité par le même public qui avait boudé la peu académique Damnation de Faust de 1846.

Succès identique pour l’interprétation qu’en ont donné l’ et , en guise de cadeau de Noël, un an après la féérique Boite à joujoux de Debussy. L’émotion est palpable dans la salle : le public retrouve le chef qui a dirigé «son» orchestre de 1969 à 1987 avant son exil italien puis tchèque. On sait les affinités entre Baudo et la musique romantique française. Pourtant dès les premières mesures, il trouve les clefs de cette partition déconcertante «néo-archaïque» et moderne à la fois, parfois bavarde et laborieuse. Si les passages inspirés (air d’Hérode, toute la Fuite en Egypte, trio pour deux flutes et harpes dans l’arrivée à Saïs) sont légions, ils ne font pas oublier la faiblesse des duos Marie-Joseph et le texte tour à tour prosaïque et emphatique du compositeur.

A rebours du ton sulpicien qui affecte certaines interprétations, offre une lecture étonnamment intériorisée, à l’intimisme touchant. Aucune trace de grandiloquence dans cette direction précise comme le dessin d’un vitrail gothique, presque calligraphiée. A l’évidence, l’immense vaisseau de l’Auditorium ne permet pas d’en goûter toutes les subtilités et dans un cadre plus intime, son caractère d’évidence ressortirait encore mieux.

Dans l’état, le bonheur musical est presque total : très sollicités cet automne, les musiciens lyonnais ajoutent à leur infaillible sens musical une sorte de «réserve habitée», une humilité, qui correspondent bien à la vision anti-spectaculaire qu’à Baudo de l’œuvre. Clarinettes et hautbois sont de toute beauté dans l’air d’Hérode, les cordes épousent avec bonheur les arches sinueuses de l’Introduction de L’Arrivée à Saïs. Quant aux flûtes et à la harpe, elles ont rendu l’anachronique mais délicieux trio chez les ismaélites particulièrement dansant.

Sans atteindre la perfection des formations anglaises, inapprochables dans ce répertoire, les chœurs de Lyon Bernard Têtu sont aussi à l’aise dans les invectives des devins que dans la douceur angélique de L’adieu des bergers, digne d’un retable enchanteur de Gentile da Fabriano. Avantageuses, les voix féminine d’Emelthée atteignent une adamantine pureté dans les aigus. Moment absolu de béatitude avec l’Amen final, en accord avec la direction recueilli du chef français.

A l’exception du timbre fluet de John Teissier, récitant sans grande autorité, la distribution réussit le sans-faute : est la bonté et la lumière mêmes en Marie, incarne un Joseph humble et introverti, parfait instrument de la volonté divine. Quant à , il offre un superbe air d’Hérode avec une belle une voix de basse projetée sans peine jusqu’au dernier balcon. , et Svetli Chaumien sont eux aussi remarquables.

A la sortie de la salle, d’aucuns reprochaient à ce Berlioz là de manquer un peu de fougue. Bien au contraire, il nous aura semblé que c’était son intériorité même qui en faisait tout le prix.

Crédit photographique : © Vincent Dargent

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