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Orchestre des Champs-Elysées, en barque sur le Rhin

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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 11-IV-2011. Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour violon en ré mineur ; Felix Mendelssohn, Symphonie n°3 « Ecossaise » en la mineur op. 56. Thomas Zehetmair, violon ; Orchestre des Champs-Elysées, direction : Philippe Herreweghe

Pour l’une de ses trop rares haltes à Paris, et son Orchestre des Champs-Elysées ont plongé au cœur du premier romantisme, et avec deux œuvres que tout oppose. Ou plutôt deux œuvres dont le lien relève de ce qui, dans le théâtre de Musset, attire irrépressiblement et repousse inéluctablement l’»enfant du siècle» (Schumann, dont le Concerto pour violon porte une dense écriture de l’intime) et l’innocente jeune amoureuse (Mendelssohn, dont la Symphonie «écossaise» cousine avec la chronique «extime» d’une vie). Deux expressions différentes de l’écriture de soi.

Du Concerto pour violon de Schumann, et ont eu une vision commune et exigeante. Ainsi cette œuvre concertante a-t-elle moins relevé d’un concerto stricto sensu que d’un dense poème pour orchestre avec violon principal. Et par poème, entendons plutôt un débordant réservoir de matériaux mélodico-harmoniques en vue d’une efflorescence de Lieder comparable à celle que Schumann connut dans les années 1840-1841. Pas un seul instant, ils n’ont cherché à masquer la densité touffue de cette œuvre sans pareil, à en alléger l’orchestration prétendument maladroite et épaisse (certes les unissons orchestraux y abondent ; en quoi serait-ce un problème ?) et à en nier l’unité de tempi médians et lents (aucun mouvement preste). Effectivement, ce concerto ne se livre pas d’emblée, ne cherche ni à séduire l’auditeur ni à faire briller le soliste. Lucide à son égard et probe jusqu’à l’implosion de lui-même, Schumann s’y présente tel qu’il est, dans le dur et violent constat de soi. Au sens premier du terme, ce concerto est une épreuve de vérité.

Au regard du temps musical, l’œuvre a semblé être une seule et profonde coulée de trente minutes, qu’ont creusée de subtiles couleurs de vitesse. Ainsi la veine rhapsodique, si constitutive de Schumann, a-t-elle jailli. Ainsi la texture a-t-elle rappelé combien ambitieuse était la perspective historique que Schumann avait sédimentée pour lui-même : de la musique luthérienne dans l’Allemagne baroque, il hérita d’une polyphonie à cinq voix ; de Bach, il reprit la loi scripturale (le Logos) qu’il avait façonnée ; enfin, l’idéal beethovenien lui fut une boussole et un défi permanents. Auditeurs qui aimez être aimablement pris par la main, passez votre chemin ; passionnés de Baudelaire, Dreyer, Bresson ou Tarkovski, ce concerto parle, touche, bouleverse. Malgré quelques momentanées difficultés d’intonation, est entré au cœur de cette écriture comme rarement il nous a été donné de l’entendre. Lui et Philippe Herreweghe présentent (jamais ils ne franchissent la limite de la représentation) chaque poussée de Lied, en une miroitement de tempi singuliers, d’articulations intelligentes, d’échappées vocales et de climats. Leur expérience de Bach et du discours qu’ont élaboré les compositeurs de la Seconde école de Vienne parle ici. Décidément, Schumann fut unique en son siècle !

En une totale rupture avec l’opaque texture et l’angoissante atmosphère schumaniennes, la Symphonie écossaise éblouit même si elle offre des couleurs moins sereines que celles de la Symphonie italienne. Philippe Herreweghe en a exposé la limpide architecture et a rendu palpitant le sous-texte narratif (descriptif, à certains moments) dont le compositeur ne s’est jamais départi. Enfin, la frémissante intuition timbrique de Mendelssohn a ici trouvé une radieuse traduction.

De cette œuvre romantique aussi captivante que sa contemporaine littérature de voyage et de voyageurs, Philippe Herreweghe a donné une interprétation riche d’énergies enthousiastes, de plans sonores et formels tous perceptibles, et de subtile subjectivité. Évidemment, la chatoyante pâte sonore qu’il façonne avec son y est pour beaucoup et lui est un partenaire d’exception. On entend là une qualité de cordes que, actuellement, seule une dizaine de grandes phalanges en Europe atteint : homogénéité raffinée des attaques ; subtile palette de la vitesse d’archet, legato tour-à-tour cantabile et articulé ; enfin, étalonnage des dynamiques. Et on continuera d’en trouver les vents quasiment idéaux (avec une nouvelle première clarinette ô combien fruitée).

Assurément, l’Orchestre des Champs-Elysées est une des plus belles aventures à avoir surgi dans le monde inquiet des institutions orchestrales permanentes ; il n’est pas certain que leurs tutelles publiques et, plus encore, les instrumentistes et les partenaires sociaux qui les représentent en aient perçu – ou voulu percevoir – la portée refondatrice.

Crédit photographique : Philippe Herreweghe © DR

 

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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 11-IV-2011. Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour violon en ré mineur ; Felix Mendelssohn, Symphonie n°3 « Ecossaise » en la mineur op. 56. Thomas Zehetmair, violon ; Orchestre des Champs-Elysées, direction : Philippe Herreweghe

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