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Carl Nielsen et la loi de Jante

Aller + loin, Dossiers

« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Deux évènements apparemment distincts et sans lien direct se produisent autour de l’an 1931 en Scandinavie :
– A Copenhague le plus grand compositeur danois de son temps, Carl August Nielsen, décède, laissant le souvenir d’un homme affable, accessible et original par le biais de sa production artistique hors du commun.
– Un écrivain, mi-danois, mi-norvégien, Aksel Sandemose, écrit et publie un roman dont les retombées allaient largement dépasser l’impact attendu.

Pour Nielsen on s’interroge de savoir s’il est un authentique danois avec les qualificatifs qui s’y rapportent ou s’il en dépasse les carcans habituellement rapportés. En ce qui concerne Sandemose on est en droit de se demander si certaines de ses conclusions littéraires valident tel ou tel caractère accolé de principe au tempérament scandinave.

Cette brève introduction nous conduit à formuler sans tarder cette question : la loi de Jante concerne-t-elle peu ou prou la figure humaine et créatrice de  ?

Qu’est-ce que la loi de Jante ?

On pourrait la définir comme un code de conduite propre aux pays nordiques.

L’écrivain dano-norvégien dans son roman « En flygtning krysser sitt spor », en français « Un réfugié dépasse ses limites » ou « Un réfugié croise sa trace » ou encore « Un fugitif revient sur ses pas », formule un certain nombre de règles en vigueur dans sa petite ville natale située dans le Jütland. Là, se superposent ou se confondent sans doute, la réalité et la fiction. La ville réelle de son enfance est Nykbing Mors devenue Jante dans le roman.

Les Danois et les Norvégiens qualifient ce pseudo-diktat moral et comportemental de Janteloven (Jantelagen en suédois, Janten laki en finnois, loi de Jante en français).

Nous en donnons immédiatement les dix points fondamentaux :

Tu ne dois pas croire que tu es quelqu’un de spécial !
Tu ne dois pas croire que tu vaux autant que nous !
Tu ne dois pas croire que tu es plus intelligent que nous !
Tu ne dois pas t’imaginer que tu es meilleur que nous !
Tu ne dois pas croire que tu en sais plus que nous !
Tu ne dois pas croire que tu es plus que nous !
Tu ne dois pas croire que tu es capable de quoi que ce soit !
Tu ne dois pas te moquer de nous !
Tu ne dois pas croire que quelqu’un s’intéresse à toi !
Tu ne dois pas croire que tu peux nous apprendre quelque chose !

Etonnant, non? Bien sûr, il faut nuancer et remettre dans les divers contextes ces injonctions, c’est pourquoi on accole fréquemment à cette loi de Jante l’expression vaguement synonyme suivante : la modestie ostentatoire. Cette dernière sous-entend une tentative discrète de rejet des sentiments d’étouffement, de conformisme, d’étroitesse d’esprit et de médiocrité.

Ces règles rendent en partie compte de la simplicité et du mimétisme des rapports sociaux en vigueur dans les sociétés scandinaves. La modestie qui règne là s’oppose à l’arrogance des Français, à l’agitation des Italiens, au sentiment d’appartenance à la culture supérieure des Germains. Un authentique souci d’égalitarisme sincère dicte aux Scandinaves leur conduite quotidienne, individuelle et sociale. Ces considérations valent essentiellement pour la période historique précédant l’installation et l’envahissement de la mondialisation. Celle de l’époque à laquelle vivaient (1865-1931) et Aksel Sandemose (1899-1965).

Ce décalogue édictant de manière péremptoire les standards moraux et sociaux n’est-il pas propice à inciter le quidam à ne pas se départir de son humilité ? N’ambitionne-t-il pas plus simplement d’entretenir et de pérenniser  l’égalité entre les individus ? Mais quelle en est la part de sincérité et d’adhésion concrète de la population ?

Si l’ouvrage en question  a été publié en 1933, la rédaction du texte lui-même est un peu antérieure alors que Nielsen vivait encore.

Ce roman largement autobiographique  dépasse nettement les limites sociales de la figure du proscrit  qui s’efface rapidement  pour laisser place à l’expression d’un mythe.

Né le 19 mars 1899, d’un père danois et d’une mère norvégienne dans la petite ville de  Nykøbing, dans l’île de Mors, au Nord du Jütland (Danemark), Aksel exercera les activités d’instituteur, de matelot, d’employé de bureau et de journaliste.

Signalons que son vrai nom était Aksel Nielsen, nom qu’il modifia en 1921 (à 22 ans) pour celui que l’on connaît. Sandemose est le nom danicisé de Sandermosen, ville natale de sa mère située à proximité d’Oslo (Norvège).

Les débuts  littéraires de Sandemose se situent en 1923 avec cinq romans en danois dont un premier  Fortaellinger fra Labrador (Stories from Labrador/Histoires du Labrador). Au cours d’un voyage dans l’ouest du Canada en 1927, financé par la Canadian Pacific Railway, il écrit une série d’articles et d’histoires relatives au Canada ainsi que trois romans où l’on souligne comment les immigrants de la première génération sont devenus canadiens sans perdre totalement leurs origines.

Fuyant la misère, Sandemose s’installe en Norvège en 1930. L’année suivante  (1931), il publie son premier livre en norvégien En sjømann går iland (Un matelot descend à terre). Sa réputation d’écrivain s’amplifie et c’est en 1933 que sa réelle percée s’opère avec la publication de son roman écrit en trois mois au cours de l’année 1930, En flyktning krysser sitt spor, promis à la célébrité, dont une traduction anglaise paraîtra en 1936. L’histoire fictive repose néanmoins sur son enfance à Nykøbing au début du siècle. C’est dans ce texte qu’il développe les concepts qui constitueront la fameuse loi de Jante par laquelle  les aspirations et le développement personnel sont muselés au profit de la collectivité.Il reste en Norvège jusqu’en 1941, s’engage dans la résistance à l’envahisseur allemand et s’enfuit en Suède. Après la guerre, il vit en Norvège près du village de  Risør. Ses ouvrages n’abandonnent pas ce sujet qui tourne autour de l’étroitesse d’esprit et la limitation de l’imagination individuelle dictées par la société conservatrice.

A l’évidence Sandemose aura subi de nombreuses influences dont celles venues de l’Autrichien Sigmund Freud (1856-1939) et des histoires du Britannique d’origine polonaise Joseph Conrad (1857-1924). La psychologie et la psychanalyse viennent enrichir la démarche littéraire de Sandemose qui ne néglige pas pour autant  la logique et la déduction rationnelle.

« Il aura, d’abord, renouvelé le genre, du reste peu fréquenté dans le Nord jusque-là, du roman policier en posant, bien entendu, la question : pourquoi N… a-t-il tué ? »,  résume justement Régis Boyer dans son irremplaçable Histoire des littératures scandinaves.

Son héros se nomme Espen Arnakke dans Un marin débarque (En sjøman går iland) de 1933, héros qui s’appuie sur les données psychologiques et psychanalytiques de son temps pour avancer dans ses enquêtes. Dès lors nous nous trouvons bien au-delà du roman policier conventionnel.

Son personnage central  annonce d’emblée : « Maintenant je vais tout raconter » et enchaîne sans tarder  : « Je viens de Jante, là on m’a donné une conscience »… « Jante connaît bien l’art de créer des boucs émissaires »…

Cette démarche est largement amplifiée dans son ouvrage suivant, Un fugitif recoupe ses traces (En flyktning krysser sitt spor), paru en 1933. Le texte insiste davantage sur les aspects sociaux et politiques de l’existence commune dans les petites démocraties scandinaves. Le roman, où l’on retrouve le personnage d’Espen Arnakke, sa pudeur et sa conscience,  se place, on l’aura déduit, dans la petite ville « imaginaire » de Jante et de ses  dix commandements édictées en puissant impératif canalisateur du comportement humain.

Sandemose s’éteint le 6 août 1965 à l’âge de 66 ans. Carl Nielsen avait quitté ce monde au même âge mais depuis 34 années.

Il fallait bien présenter à grands traits cet écrivain et son soulignement d’une partie conséquente du comportement scandinave avant  de chercher à appliquer, éventuellement, les lois de Jante au personnage bien concret de Carl Nielsen.

Tous ceux qui ont relaté leurs contacts avec Carl Nielsen, que ce soit au début de sa carrière ou une fois largement installé et célébré, ont insisté sur son caractère simple et affable, sur son abord souriant et empathique, sur son absence de morgue aussi. Tout au long de sa vie d’artiste il sut se souvenir de ses origines modestes, de sa  culture d’autodidacte, de sa chance et de sa perception de la brièveté et de la fragilité de l’existence individuelle.

Bon vivant, évitant de pérorer sur sa propre musique, ouvert aux autres, Nielsen aura évité le travers d’un Niels Gade soucieux de figer son comportement et sa musique comme s’ils devaient perdurer indéfiniment sans subir de revers ni de modifications. Et moins encore de concurrence !

Mais Nielsen  parallèlement à cette modestie concrète au plan du quotidien aura nourri de grandes ambitions créatrices et œuvré à leur accomplissement. Impossible de se réaliser sans volonté, sans sentiment de singularité, sans esprit de compétition.

La société danoise, à l’image de toute organisation grégaire, repose, dans la réalité, sur la naissance et l’entretien de convictions, d’ambitions, de luttes, d’animosité et de défense. Soumis aux lois de Jante, soucieux de ne pas les transgresser, protégé par la discrétion, l’obéissance  et la résignation, l’individu épargné par la soif de se mettre en avant trouvera un chemin anonyme probablement source de satisfaction et d’apaisement.

Mais un tel cheminement est-il compatible avec l’irrésistible poussée créatrice qui motive si intensément, et souvent sans modération, celui qui perçoit en lui la nécessité de composer, d’écrire, de peindre, de sculpter ?

On a souvent mis en parallèle les origines et les destins de Hans Christian Andersen (1805-1875) et de Carl Nielsen. Leurs origines très modestes et leur départ pour l’aventure dans la grande ville lointaine de Copenhague répondent et rejettent dans le  même temps certaines des recommandations romancées par Sandemose.

Destiné à devenir un homme public, jugé et entreprenant, déterminé à bousculer les normes et conventions de sa famille et du temps de sa jeunesse, Carl Nielsen s’est obligatoirement éloigné  d’une sorte de législation sociale non officielle mais si fortement  limitatrice.

Ainsi le personnage de Carl Nielsen affiche-t-il une authentique ambivalence en regard de la loi de Jante. En tant qu’être social et intime il semble  bien avoir répondu diversement aux articles de cette forte tutelle psychologique sans toutefois les transgresser sciemment. A l’opposé, le créateur pouvait-il percer, et avant tout trouver son propre discours, muselé par ces préceptes a priori réducteurs et inhibants.  Ne nous y trompons pas, la mentalité fondamentale que suppose la loi de Jante est sans doute destinée à être dépassée et transcendée sous peine d’uniformisation et de platitude. On se rapprocherait davantage dans ce cas de figure de l’expression déjà évoquée de la modestie ostensible.

La modestie, la proximité de la simplicité populaire et  la « danicité » des chansons de Nielsen (ainsi que des miniatures pour piano et de certaines pièces chorales) s’opposent frontalement à la complexité et la modernité des symphonies, des deux derniers concertos et d’autres partitions plus ambitieuses pour piano par exemple. Au total, il ne nous paraît guère  possible de plaquer de telles prescriptions sociales et morales à un être complexe et intelligent, très au fait des arcanes subtils du comportement humain. Et, probablement en accord avec le souhait profond du littérateur (avocat passionné qui se voulait « accusateur d’un système » prohibant la sexualité et l’alcoolisme), Carl Nielsen s’affranchit en partie des lois de Jante. Son impérieuse recherche de vérité intérieure et d’accomplissement  ne pouvait pas ne pas emprunter un chemin d’exception non conforme au dénuement excessif inclus dans la moralisation imposée aux petites sociétés scandinaves de l’époque. Nuançons ! Chez Nielsen, l’homme privé et l’artiste public, respectivement et de concert, acceptent avec sagesse et repoussent énergiquement, sans fausse modestie, avec ambition affichée, sans inhibition paralysante, ces instructions orales destinées à pérenniser   l’oppression, les vexations, la culpabilité, les échecs, le sentiment d’infériorité, la paix sociale (et son lot d’injustice pour les plus défavorisés) et à maintenir chacun dans une classe sociale par le « destin » attribuée. La hantise de l’exclusion sociale n’inhibe pas l’authentique créateur.

Toutefois, il est un musicien scandinave qui pourrait davantage  se rapprocher de ce modèle théorique. Nous pensons au Norvégien Edvard Grieg (1843-1907). Autant en ce qui concerne son comportement social qu’artistique. Authentiquement modeste sans sombrer pour autant dans l’auto dévaluation, ce pianiste, chef d’orchestre et compositeur sut régulièrement garder la tête froide tandis que sa formidable renommée européenne dépassait amplement celle de tous ses collègues nordiques et même celle de tous les autres compositeurs vivants ou disparus  du vieux monde.

Pour autant, de par sa vocation créatrice, il n’adhéra jamais aveuglément à cette « majorité compacte » évoquée par Henrik Ibsen, en 1882, dans Un ennemi du peuple. Protégé par le groupe peut-être mais s’en distinguant par une ambition source d’affranchissement.

La pensée de Sandemose et le destin de Carl Nielsen n’illustrent-il pas en définitive « un cri de révolte contre le conditionnement social et mental et un vibrant plaidoyer pour la liberté de l’individu » (Marc Auchet) ?

Orientations bibliographiques

AUCHET, Marc. La « loi de Jante » et l’imaginaire social en Scandinavie. Nordiques, n° 4, printemps 2004.
BOYER, Régis. Histoire des littératures scandinaves. Fayard. 1996.
CARON, Jean-Luc. Carl Nielsen. L’Age d’Homme. 1990.
CARON, Jean-Luc. Edvard Grieg. L’Age d’Homme. 1997.
DALOZ, Jean-pascal. Représentation politique et modestie ostensible en Europe du Nord.
Nordiques, n° 4, printemps 2004.
EYDOUX, Eric. Histoire de la littérature norvégienne. Presses Universitaires de Caen. 2007.
GRIMLEY, Daniel. M. Carl Nielsen and the Idea of Modernism. The Boydell Press. 2010.
SANDEMOSE, Aksel. Un fugitif revient sur ses pas. Europe n° 695, mars 1987.
UEBERSCHLAG, Georges. Aksel Sandemose, ou le mal d’écrire. Europe n° 695, mars 1987.

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