Les Enfants du Paradis : pour les beaux yeux de Garance

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Palais Garnier. 06-VII-2011. Ballet de l’Opéra National de Paris : Les Enfants du Paradis. Chorégraphie : José Martinez. Adaptation : François Roussillon et José Martinez, d’après le scénario de Jacques Prévert et le film de Marcel Carné. Musique : Marc-Olivier Dupin. Décors : Ezio Toffolutti. Costumes : Agnès Letestu. Lumières : André Diot. Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction musicale : Jean-François Verdier. Avec : Isabelle Ciaravola, Garance ; Mathieu Ganio, Baptiste ; Karl Paquette, Frédérick Lemaître ; Benjamin Pech, Lacenaire, Muriel Zusperreguy, Nathalie ; Christophe Duquenne, Le Comte ; Caroline Bance, Madame Hermine ; et le Ballet de l’Opéra National de Paris.

1840, boulevard du Crime. Le boulevard du Crime, c’est cette vaste avenue grouillante de monde où s’égosillent bonimenteurs, comédiens, équilibristes et cocottes pour attirer le badaud. C’est ce lieu, où se mêlent l’artifice et la vie de tous les jours, qui accueille l’intrigue des légendaires Enfants du Paradis de Carné et Prévert.
L’idée d’adapter sur la scène de l’Opéra cette grande fresque populaire vient du réalisateur François Roussillon et de , laquelle a souhaité en confier la chorégraphie au danseur étoile . Celui-ci signe avec Les Enfants du Paradis son premier grand ballet pour la compagnie.

Le ballet avait déjà été donné en 2008. On ne note pas de changements majeurs, mais quelques ajustements, avec notamment une simplification de la pantomime. retranscrit avec musicalité et poésie les images puissantes du film. Il parvient à transmettre l’émotion en se passant des dialogues de Prévert : « En réalité, Les Enfants du Paradis est un film très chorégraphié, basé sur le mouvement et qui se prête facilement à la mise en scène ». L’ensemble est savoureux et déborde de vie. Car le Théâtre des Funambules craint le vide. Et du vide, il n’y en a pas dans Les Enfants du Paradis.

interprète Baptiste, personnage inspiré par Jean-Gaspard Debureau, un célèbre mime du XIXe siècle qui fut la première figure marquante de cette forme artistique. parvient à exprimer toute la sensibilité du mime qui n’a pas droit à la parole. Son Pierrot, avec son ample costume et son masque blancs, exprime toute l’éloquence de l’art du silence. Baptiste est un poète, un idéaliste, qui exprime sa souffrance muette et sa passion amoureuse non consommée dans la pantomime. La scène devient son espace de liberté. Il parle le langage du corps et du cœur. Il est à la fois drôle et émouvant. Avec lui, la poésie naît par le mouvement. nous raconte une histoire, mais aussi une émotion.

Alors qu’il pourrait passer la nuit avec Garance, il fuit, peut-être par peur de briser cet amour qu’il a rendu inaccessible. Car Baptiste idéalise l’intouchable Garance. Leurs embrasements n’en sont que plus éloquents. incarne avec beaucoup de grâce Garance, cet idéal féminin. Elle est unique, insaisissable. Aucun des hommes qui l’aiment ne la comprennent vraiment. Un calvaire pour cette femme avide de liberté, qui préfère retourner à l’anonymat de la foule plutôt que de se battre pour un amour sans issue. Il est des êtres qui ne sont pas faits pour le désespoir. s’avère particulièrement touchante dans le rôle de Nathalie, celle qui voue un pur et indéfectible amour à Baptiste. Elle exprime toute la tragédie de la femme qui aime sans être payée de retour. Et lorsqu’elle tente de retenir Baptiste le temps d’un adage, on croit entendre résonner  à nos oreilles la triste supplique : « Mais je me moque que tu m’aimes bien, ce que je veux c’est que tu m’aimes. ». Entre colère et abnégation, brosse un très beau portrait de femme. Autour de ce trio amoureux gravitent toute une série de personnages truculents aux personnalités bien distinctes. Frédérick Lemaître tout d’abord, bellâtre ambitieux, cabotin, et à qui tout réussit. Egocentrique et amoureux de lui-même, il est incarné par un proprement irrésistible. Le couple qu’il forme avec la drôle et détestable Madame Hermine est savoureux (saluons au passage la très belle performance de Caroline Bance dans ce rôle difficile).

campe avec brio Lacenaire, un dandy assassin aussi inquiétant que subversif. Sa danse contrastée, à la fois anguleuse et féline, tranche avec la douceur du mime Baptiste. La scène du vol de la montre est adroitement construite. Le temps se fige et le public reste suspendu aux gestes de . Ce danseur étoile n’est jamais meilleur que dans les registres qui laissent libre cours à son étonnante personnalité. incarne avec beaucoup d’élégance le pauvre Comte de Montray qui ne parviendra jamais à obtenir l’amour de Garance. Et lorsqu’elle se débat entre ses bras le temps d’un adage, on entend encore la voix d’Arletty : « Vous êtes riche et vous voudriez être aimé comme un pauvre. Et les pauvres on ne peut quand même pas tout leur prendre aux pauvres ! ». Il ne parviendra jamais à atteindre son cœur, tout comme Nathalie ne parviendra jamais à atteindre tout à fait celui de Baptiste. Le cri de douleur du Comte, lorsqu’il réalise qu’il a perdu Garance, prend le spectateur aux tripes.

Le divertissement du deuxième acte constitue sans aucun doute le point faible du ballet. Cette création de Robert Macaire est conçue comme un moment de danse purement académique, clin d’œil aux grands ballets classiques. Or, ce divertissement apparaît comme beaucoup trop long pour s’insérer avec naturel dans l’ensemble du ballet. Cette séquence nous déconnecte de cet espace de vie et de chair qui prédominait jusqu’alors. Le mécanisme du théâtre dans le théâtre est habilement pensé. Une partie du spectacle se déroule dans les parties publiques du Théâtre Garnier, notamment durant l’entracte, pendant laquelle est donné un extrait d’Othello. Le public se retrouve dans la peau du badaud ; José Martinez efface la frontière qui peut exister entre la scène et la salle. On en profite pour applaudir et qui nous offrent un agréable interlude sur les marches du grand escalier. Ce divertissement a été conçu pour être vu d’en haut, de ce fameux « paradis » qui a donné son nom à l’œuvre.
Toujours dans ce même esprit, propose des changements de décor à vue, avec des machinistes considérés comme des figurants à part entière. La scénographie révèle cependant quelques faiblesses, du fait qu’elle est plus spécialement conçue pour les spectateurs jouissant de places centrales. On notera également l’effet esthétique déplorable engendré par les lignes de marquage apparentes de couleurs vives.

La partition de respecte la trame romanesque du ballet. Elle crée la discontinuité nécessaire qui permet de passer aisément d’un univers coloré à un autre. On n’oubliera pas de noter que les chatoyants costumes (ah, la fameuse petite robe rouge de Garance !) sont signés par la danseuse étoile .

Les Enfants du Paradis, c’est un fabuleux kaléidoscope, une multitude de parfums. C’est vivant, c’est drôle, ça crie et ça s’agite. Ces Enfants du Paradis ont la couleur et la saveur du Paris d’antan. Cette histoire d’amour entre Garance et Baptiste nous fascine par sa poésie, sa grâce et son romantisme. Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme eux d’un aussi grand amour.

Crédit photographique : Julien Benhamou / Opéra national de Paris

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