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Roland Petit, l’adieu au Maître

s’en est allé le dimanche 10 juillet 2011, à l’âge de 87 ans. Retour sur le parcours de cette figure légendaire de la danse.

Alvin Ailey : « Nous devons tout à . Nous tous qui voulions dire quelque chose avec la danse. Il a su traduire sur scène des poèmes avec leur poésie, des histoires avec leur morale. La France ne saura jamais tout ce que nous devons à . Mais le sait-il lui-même ! »

Roland Petit est né le 13 janvier 1924 à Villemomble. Sa mère, Rose Repetto, est une styliste d’origine italienne, qui, des années plus tard, sera à l’origine de la marque éponyme et de la célèbre petite ballerine. Son père, Edmond, tient une brasserie située dans le quartier des Halles à Paris. Malgré les réticences de sa famille, l’enfant est très tôt persuadé de sa vocation dans la danse : « Toute la famille s’était rebellée contre ma décision. Je leur ai dit que je suivrai cette voie quoi qu’il arrive. Je les ai même menacés de quitter la maison ». En 1933, à l’âge de neuf ans, il intègre l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris. Ces années d’apprentissage seront à ses yeux empreintes d’une « liberté totale ». N’avait-il pas pour habitude, avec ses petits camarades, d’aller faire du patin à roulettes sur les toits de l’Opéra Garnier ? En 1940, il est engagé dans le corps de ballet de l’Opéra. Des années de guerre, il dira plus tard : « L’Occupation était terrible, mais il y avait un avantage pour moi : tous les artistes vivaient à Paris, qui était comme un village. On croisait tout le monde : à moi la culture, la musique, la peinture, la sculpture, l’écriture et la danse, tous ces arts, main dans la main ! ».

Il décide très tôt, à l’âge de vingt ans, de s’affranchir de la Grande Maison. Il démissionne de l’Opéra et fonde les Ballets des Champs Elysées en 1945. Cette compagnie de danse est soutenue par des mécènes influents tels que Jean Cocteau, Boris Kochno (qui fut le principal collaborateur de Diaghilev), ainsi que par le peintre Christian Bérard. La troupe s’auréole également de collaborations prestigieuses avec Picasso, Christian Dior ou encore Marie Laurencin. Mais surtout, c’est cette compagnie qui permet au jeune Roland de se forger ses premières armes en tant que chorégraphe : Les Forains, Le Rendez-Vous (« Qui contient l’air de musique français le plus connu au monde : celui des Feuilles mortes ») et Le Jeune Homme et la Mort sont ainsi nés pendant cette période fertile. Ce dernier, « créé en pleine période de l’existentialisme, fut immédiatement considéré comme un exemple de tranche de vie, selon l’archétype français d’après-guerre, mémoire du cinéma réaliste, d’histoires tragiques à l’aube, de ports brumeux, de jours qui semblent hésiter à se lever, de matins encore sombres et fumeux » (Alberto Testa). Bien plus tard, le danseur étoile Nicolas Le Riche deviendra l’un des interprètes phares du ballet. Il se souvient de sa rencontre avec le chorégraphe : « Ce ballet m’a fortement marqué, c’est un très beau ballet fait par des gens immenses. C’est aussi pour moi l’histoire de ma rencontre avec Roland Petit. Lors d’une soirée à l’Opéra au cours de laquelle je dansais Les Forains, voyant en moi un jeune homme fougueux, il me dit : « Vous devriez demander à faire Le Jeune Homme et la Mort ». Qui, moi ? Je ne pouvais rien demander, il était le chorégraphe, et donc le seul à pouvoir demander quelque chose ! Le lendemain, j’étais remplaçant sur le rôle. Lors d’une répétition, je dansai seul face à lui, en me donnant à fond. A la fin, j’étais content, exténué, mais anxieux. Roland Petit me dit finalement : « Très bien, merci », du genre, « Merci, on a eu votre dossier, on vous rappellera ». Et il repartit avec son assistant. Le lendemain, il y avait une répétition sur scène où un danseur connu tenait le rôle. J’étais en coulisses, et Roland Petit me dit :

«  Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu n’es pas en costume ? C’est toi qui fais le rôle !
Moi ? La feuille de répétition dit que c’est untel qui dansera le rôle !
Non, c’est toi. »

Ce n’est que là que j’ai compris. J’ai dansé Le Jeune Homme et la Mort six fois sur huit spectacles ». 

En 1948, Roland Petit délaisse la compagnie pour fonder les Ballets de Paris. Et puis, en 1949, c’est la création de Carmen à Londres, qui fut un succès mondial (près de 7 000 représentations du ballet furent données depuis !) et le début d’une éternelle histoire d’amour avec Renée Jeanmaire. Zizi, il l’avait connue à l’Ecole de Danse de l’Opéra. D’elle, il disait : « Elle est ma muse, la locomotive à laquelle accrocher tous mes ballets ». S’ouvre alors une formidable carrière internationale pour le « titi parisien » : accompagné de Zizi, il part à la conquête des Etats-Unis. Les comédies musicales hollywoodiennes influenceront durablement son style. Puis il collabore avec de nombreuses troupes : le Royal Ballet de Copenhague (qui lui demande de remonter Carmen), l’Opéra de Copenhague (il crée le ballet La Chaloupée pour Erik Bruhn), l’Opéra de Paris (il y crée notamment Notre Dame de Paris), le Royal Ballet de Londres (il réalise des chorégraphies pour Rudolph Noureev et Margot Fonteyn), la Scala de Milan (son ballet Estasi réunit sur scène Rudolph Noureev et Luciana Savignano). Puis, en 1970, c’est le « retour à la maison » : il accepte la Direction de la Danse à l’Opéra de Paris. Mais il démissionne au bout de six mois et prend la direction du Casino de Paris. L’aventure est un succès, avec des spectacles marquants tels que La Revue ou Zizi je t’aime, qui s’accompagnent de collaborations prestigieuses (Jean Ferrat, Michel Legrand, Serge Gainsbourg, Jean-Jacques Debout, Yves Saint Laurent…).

1972 marque une date charnière dans la vie de Roland Petit : c’est la création des Ballets de Marseille, qui seront ensuite rebaptisés Ballet National de Marseille. Roland Petit restera à la tête de cette compagnie pendant vingt-six  ans, jusqu’en 1998. L’actuel Directeur de la compagnie, Frédéric Flamand, pose un regard rétrospectif sur ce « règne » : « Roland Petit eut cette vision d’une compagnie basée à Marseille, pour laquelle il obtint la construction d’un centre moderne, avec sept studios, pour les générations à venir ». Roland Petit fait de cette compagnie le point d’orgue de son inspiration, créant pour elle une pléiade d’œuvres impérissables : Pink Floyd ballet (c’est sa fille Valentine qui lui fait découvrir la mélodie rock du ballet. Le papa, conquis, décida de faire un ballet sur cette « musique forte, qui arrache »), L’arlésienne, Proust ou les intermittences du cœur (« Dans les œuvres de Proust, il y a cent mille choses. J’ai passé des nuits entières à relire l’œuvre et à sélectionner ce que je souhaitais conserver dans mon ballet. C’est une œuvre forte, pleine de richesses intellectuelles et physiques, mais aussi de sensualité. C’est un de mes ballets préférés. L’idée m’en est venue en me rendant dans une école de langue française à Saint-Pétersbourg. Les étudiants m’ont confié que leur auteur de prédilection était Proust. Ils m’ont conseillé de me jeter dans ses œuvres et m’ont prédit que je ferai un ballet dessus. Ils avaient raison ! »), Coppélia, Casse-Noisette, La Dame de Pique, Les Contes d’Hoffmann, Le Chat Botté, Ma Pavlova… Grâce aux Ballets de Marseille qui se produisent dans tous les pays,  la « province » française peut enfin triompher dans le monde entier, et non plus seulement la capitale. Avide de jeunes talents, Roland Petit trie ses danseurs sur le volet : « Les artistes qui ne possèdent pas seulement une bonne technique, mais qui ont en même temps une flamme, un tempérament et une personnalité, sont très rares ». Il aime les personnalités saillantes. Roland Petit comprenait le paradoxe du danseur : « Au moment où on atteint la maturité, ce sont les muscles qui vous lâchent. On n’a presque pas les deux en même temps, c’est toute la difficulté de ce métier ». se souvient du chorégraphe qui le distingua alors qu’il n’était âgé que de seize ans : « Roland Petit fut mon sauveur du moment. Je lui avais tapé dans l’œil lorsque nous nous étions rencontrés, deux ou trois ans auparavant ». Maia Plissetskaia fut l’une des muses du Maître. Elle raconte leur première entrevue avec humour : « Un jour à Paris, j’ai rencontré Roland Petit. Par hasard, chez Repetto, et là, l’imprévisible est arrivé. Il m’a dit : « Il faut que nous travaillions ensemble. J’ai une grande idée pour vous, un rôle entièrement en ports de bras. » Et, accrochant le comptoir, envoyant par terre le collant que je venais de choisir, il a entrepris une danse impétueuse et étrange : ses mains brodaient des dessins, des nœuds, des boucles, parlaient entre elles, se disputaient.

«  Et que font les jambes ? ai-je demandé.
— Je ne sais pas encore. Vous êtes à Paris pour longtemps ?
— Quelques jours seulement.
— Je vous ferai venir à Marseille. »

Le célèbre Adagietto était né.

Bien qu’à la tête des Ballets de Marseille, Roland Petit continue à collaborer avec l’Opéra de Paris, l’American Ballet Theater, le Staatsoper, le Deutch Oper, la Scala de Milan. Cette boulimie artistique ne s’arrête pas là. En 1992, il crée l’Ecole Nationale Supérieure de Danse de Marseille.

Roland Petit fait ses adieux à la compagnie en mars 1998. Il continue de créer de nouveaux ballets, et remonte ses œuvres à travers le monde. Il imagine Clavigo pour Nicolas Le Riche à l’Opéra de Paris en 1999, et en 2001, The Duke Ellington Ballet pour le Tokyo Asami Ballet ainsi qu’une nouvelle version de La Dame de Pique pour le Théâtre du Bolchoï. Roland Petit a continué jusqu’au bout à entretenir des liens indéfectibles avec l’Opéra de Paris. En septembre 2010, une grande soirée de gala et quatorze représentations réunissaient trois de ses plus grands ballets au Palais Garnier (Le Rendez-Vous, Le Loup et Le Jeune Homme et la Mort ). Au cours de sa carrière, le chorégraphe a offert pas moins de onze créations à la compagnie, ainsi que dix entrées au répertoire.

Laissons le mot de la fin à , ancienne étoile des Ballets de Marseille : «  Roland Petit m’a appris à aimer la danse. Grâce à lui, j’ai ressenti ce qu’était le bonheur de me produire sur scène. J’aimais la promiscuité qu’il instaurait avec ses danseurs. Roland Petit était mal à l’aise avec le corps de ballet, mais se sentait en réelle osmose avec les solistes. Il a tout fait pour valoriser ses danseurs à une époque où la plupart des chorégraphes aimaient à tirer la couverture à eux. Nos noms apparaissaient par exemple en gros sur les affiches des spectacles. Il a contribué à «créer» et à mettre en lumière toute une génération de danseurs. Il avait coutume de dire : « Si les danseurs sont mauvais, le chorégraphe ne parviendra pas à accomplir de miracles ». C’est un caractère intègre et vrai ».

Le Maître a tiré sa révérence un beau matin de juillet. L’été est en deuil du plus flamboyant des chorégraphes contemporains.

Bibliographie

Les Grands Ballets, Alberto Testa, Gremese, 2008
Moi, Maia Plissetskaia, Témoins-Gallimard, 1995
Etoile, , Fayard, 2000
Entretien avec Roland Petit, Vincent Bataillon, DVD Bel Air Media

Lire également les entretiens accordés à ResMusica par deux étoiles de Roland Petit :
Dominique Khalfouni
Denys Ganio

Credit photographique : © Anne Deniau / Opéra national de Paris

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